# Jeudi 14 décembre 1876

Jeudi 14 décembre 1876

Le coup d’hier m’a à moitié brisée. Je veux m’enfuir et où et de qui m’enfuir de moi-même est-ce possible !
Comment ai-je pu un instant douter de l’empressement des Howard, des Boutowsky et d’autres encore, à répandre et à commenter tous ces bruits injurieux !
Juste Dieu ! Nice est fréquentée par des gens de tous pays, partout où je me montrerai il se trouvera au moins une bonne âme pour raconter !
Je veux écrire, mais les pensées se pressent tellement dans ma tête que je ne puis que me cacher le visage dans mes mains et rugir comme une bête fauve blessée.
Mon Dieu, écoutez-moi, je Vous supplie de me faire mourir, de toute mon âme, je vous supplie !
Walitsky apporte le journal qui a publié le testament du cardinal Antonelli.
[Quatorze lignes cancellées]
Je suis levée depuis neuf heures.
Broussais est à déjeuner aussi je ne descends pas. Je ne peux plus voir cet homme. On m’apporte à manger mais je jette tout par la fenêtre et me blottissant dans un fauteuil y reste jusqu’à cinq heures du soir sans rien prendre.
C’est un charmant état que le mien dans ce fauteuil. Je ne dormais pas, mais j’avais les yeux fermés, une douce chaleur par tout le corps et je sentais tout ce qui se faisait autour de moi sans voir.
Comme il y a du monde au salon notamment M. et Mme de Ballore, Jeanne leur fille, Barnola, Bihovetz et Lubimoff qui vient voir si Dina n’a pas meilleure opinion de ses séductions qu’il y a un an. Je crois qu’il est venu pour rien. Mais, tenez, je vous peindrai de trois mots le caractère, l’inconséquence, le manque de savoir-vivre et l’innocence de maman. Mme Anitchkoff s’était mis en tête de marier Dina à Lubimoff. Dina n’en veut pas.
- Ce pauvre garçon, fait maman, on a été impoli avec lui.
Et elle écrit à Mme Anitckhoff une lettre dans laquelle se trouve cette phrase: « Saluez M. Lubimoff et dites-lui que nous serons enchantés de le voir venir à Nice ». Et je vous jure qu’elle l’a écrit sans aucune arrière-pensée. Lubimoff est ici. Dina n’en veut pas.
Quand les de Ballore et Jeanne, furent partis je dis à Ricardo que j’étais furieuse et, comme je le traite en ami je lui répète mot pour mot la phrase de Broussais.
- N’est-ce pas ignoble, Monsieur ?
- N’est-ce pas révoltant. Si au moins il y avait là-dedans l’ombre de la vérité. Mais un infâme mensonge, vous le savez bien vous, je vous ai raconté tout cela. Et à présent il me semble que chacun le dit !
- Qu’y a-t-il, qu’y-a-t-il ? demanda Bihovetz.
Après un peu de façons pour la forme je raconte. Maman et ma tante se mettent à rire de mon enfantillage. Et profitant de cet enfantillage je m’indigne toujours.
- Pensez-donc, je sortais et je me disais qu’on se dit: tenez voici celle qui a refusé l’autre. Et à présent il me semble que chacun me montre et dit: vous voyez, c’est elle que l’autre a refusée.
On rit.
Ma méthode est la bonne, il faut provoquer les cancans.
Bihovetz raconte la soirée de la comtesse Pchizdetska, après dîner viennent Pelikan et Broussais. On parle de Rome, du pape, du cléricalisme, du monde de Nice et de Rome et je me trouve mal.
Hélène Gorpintchenko m’écrit et me prie de venir les voir. Je crains une niche et m’excuse en alléguant une fièvre qui existe réellement.