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Jeudi 19 octobre 1876 (7 octobre)
On attend les TutcheffMes deux oncles Alexandre et Etienne arrivèrent vers huit heures. Et je suis presque fâchée de les avoir retenus jusqu’à la nuit, car ils furent ainsi témoin de l’arrivée des Tutcheff, et comme ils cherchent et craignent des ennuis pour moi ils ont regardé et écouté trop et faisaient des conjectures mentales qui m’intimidaient beaucoup.
Lorsque le bruit de la voiture retentit sous les fenêtres tout le monde excepté moi et mes oncles sortit sur le perron.
Mon père m’amena Mme Tutcheff et nous présenta l’une... ou plutôt me présenta la dame à moi. Je me levai pour lui tendre la main et effleurer de mes lèvres sa bouche de serpent, et je me rassis aussitôt la laissant debout. Bravade dont elle se vengea cinq minutes plus tard en me donnant à garder son chien avec ces mots il est vrai : Je vous le donne parce que je sais que vous ne lui ferez pas de mal, au pauvre malade.
Mes oncles ont vu cet “affront” comme ils vont dire. C’était tout au plus une maladresse.
M. Tutcheff est un excellent bonhomme gros comme un tonneau et ne faisant et disant mal que par commandement.
Constantin Eristoff n’arrivera que demain. Je pris des airs de maîtresse mais mes oncles me gênaient d’une façon terrible. D’ailleurs vous comprenez ce qu’il me fallait d’aplomb pour rester calme devant cette femme maudite. Mon père était un peu gris, m’embrassait outre mesure, semblait défier le monde entier de me toucher du bout du doigt et m’encourageait à l’oreille.
Hélène, en philosophe, n’est d’aucun parti, d’ailleurs elle est au courant de mes griefs comme tous les autres. Je ne me cache point de cela.
Mon père vint chez moi et au moment de monter l’escalier :
- Je la reconduis, dit-il en se tournant vers les autres, je crois bien, elle mérite cent fois plus encore. Tu sais, Sophie, avant je ne connaissais que peu ma fille, et à présent je l’aime, entends-tu, je l’aime ?
Une fois chez moi la conversation commencée par les Tutcheff prit la tournure habituelle.
Ne voulant pas tout dire simplement, je me bornais à des plaintes, des récriminations; je disais des méchancetés, des impertinences mais d’un air convaincu et calme, ce qui fit que le père ne fit que répondre et très doucement. Enfin je demandais d’aller à Rome disant que : “ Vous êtes un lâche et le dernier des hommes si vous ne faites pas cela.” Vous voulez peut-être me faire entendre que la faute est à ma mère qui vous a abandonné ? Vous voulez me prouver que c’est cela qui cause tous les malheurs, et vous êtes content et vous êtes vengé ? ! Je crache sur de pareilles bassesses et si vous ne faites pas droit à ma prière, la première depuis douze ans, et la plus légitime, la plus honorable, la plus simple, vous n’êtes qu’un misérable ! Il m’embrassait beaucoup trop et me répondait évasivement et lorsqu’il fut parti je restai quelques instants appuyée au mur sentant de grosses larmes brûlantes me couler le long des joues. Les efforts que j’ai fait pour me contenir en parlant, m’avaient amenée à cet instant horrible où on ne peut plus se maîtriser, je me jetai dans ma chambre à coucher sombre tant que j’ai pu j’ai pleuré et prié Dieu, mais ne trouvant plus de mots et folle de douleur je me couchai sur mon lit où j’eus une attaque de nerfs.
Il ne manquait plus que cela... Grâce à mon âge je m’endormis cependant et vers onze heures j’étais déjà au salon où se trouvait rassemblé tout le monde excepté ma Tante.
Eristoff arriva à midi et j’eus le bonheur de contempler ce bêtard [sic] auquel on a défendu de m’approcher. Mais au point que nous en avons ri tous ! Quel nid d’intrigues que cette maison !
Comme la Tutcheff se faisait démesurément attendre je fis servir et elle vint nous retrouver à table en peignoir rouge du plus mauvais goût.
Trouvant quelque chose à demander à Pacha je l’emmenai dans ma chambre, ou Paul vint nous rejoindre.
Hier, ce fut tout une histoire avec l’homme vert, nous avons bu le bruderschaft et nous nous sommes embrassés sur les lèvres, comme cela est l’usage pour le bruderschaft, je le taquine plus que jamais.
Le jeune homme est tout monté à cause de l’arrivée de sa tante, qu’il comprend et déteste, ce qui lui donne des airs agités qui m’étonnent. Je l’étudie.
Mme Tutcheff a déjà eu le temps de me communiquer quelques petites vilenies dites par Michel à Poltava. Mais Michel est un être si insignifiant que la plus grande chose qu’on puisse lui faire c’est de lui donner un coup de pied.
Je me sens mieux que hier et je cause librement même avec la vipère sans parler de son gros mari.
Pacha de plus en plus monté, rit, cause, plaisante, je le reconnais à peine.