Mardi 12 septembre 1876 (31 août)

Une journée à Poltava ! C’est merveilleux. Ne sachant que faire, mon père me mena à pied par la ville et nous avons eu la chance de voir la colonne de Pierre le Grand qui se trouve au milieu du jardin de la ville, et Mlle Bediagra, l’homme-femme, qui se trouve partout.
Comme nous étions seuls, mon père et moi nous avons parlé de la stupidité de Gritz. Mon père est furieux contre lui, et, moi non plus, je ne suis pas enchantée. Vous savez bien que je ne le désirais pas et ne le désire point; et cette idée que le nigaud a eue de me classer parmi les aspirantes, me révolte.
Lundi à minuit nous avons quitté Poltava et aujourd’hui mardi nous sommes à Kharkoff. Le voyage a été gai. Nous avons envahi un wagon, on a dressé les lits, Michel a fait de la gymnastique, mon père des sauts difficiles, Pacha a boudé, et Paul a ri comme moi.
On m’a réveillée près de Kharkoff par un bouquet de Michel.
Kharkoff est une grande ville, éclairée au gaz (pas entièrement hélas ! Vous verrez les conséquences de cette circonstance, hélas !)
dans la marge
La fumée des lampes du théâtre avait noirci les nez et en rentrant je me suis aperçue que j’avais posé, ri, tout en ayant un nez noirci !!
L’hôtel où nous sommes se nomme le Grand Hôtel, et justifie son nom. Tenue par Andrieux, la maison offre tous les conforts, d’ailleurs c’est ici que la jeunesse dorée soupe, déjeune, dîne, se grise, fraternisant avec l’aubergiste qui en dépit de cela ne s’oublie pas, ce qui m’étonne. De drôles de moeurs ici !
J’ai peu dormi et un verre de champagne à déjeuner m’a étourdie tant, que je pus à peine faire une promenade en voiture avec mon père et Chocolat et, rentrée je me suis déshabillée et espérais dormir mais en vain; ce ne furent que pèlerinages du n° 1 au n° 2.
Les melons d’eau, Pacha, Paul, Michel, mon père, Amalia, les deux domestiques russes, Chocolat, tout cela marchait, marchait. On est tout en l’air, j’ai assisté à la coiffure du Prince et me suis fait coiffer par Louis, encore un écorcheur français. Puis, du thé, des pains d’épices... Ah oui, j’ai visité une ménagerie, ces pauvres bêtes encagées m’ont rendue triste.
J’ai vu mon oncle Nicolas, le cadet de la famille, qui fait semblant d’étudier la médecine. Le pauvre diable m’a jadis aidée à jouer à la poupée, je le battais et lui tirais les oreilles.
Il m’a fait de la peine.
Mon père n’adore pas les Babanine, il se tait devant ceux qui sont indépendants, mais le pauvre Nicolas... en un mot c’est laid, oh ! très laid. Je le voyais là devant moi avec ses plus beaux habits, tout confus et honteux, je le rassurai, je parlai du passé, mais il ne se remettait que doucement lorsque Paul arriva et bêtement ou naïvement me répéta dix fois que l’on m’attendait à déjeuner. Jugez ma position.
- Entre nous, dis-je, il n’y a pas de cérémonies, ce qui est à moi est à toi, je suis toujours la même, seulement un peu plus grande voilà tout. Cher Nicolas, je ne t’invite pas à déjeuner, je ne suis pas seule, il y a là toutes sortes de gens étrangers, mais reviens demain absolument.
Je l’embrassai prête à fondre en larmes... J’aurais voulu me bâtonner mais que pouvais-je faire ? L’inviter, causer un scandale et souffrir les oeillades de compassion de ce chenapan de Prince !
Ce fut Paul qui reçut ce que je lui devais, je le nommai d’un tas de noms et j’arrivai dans la salle à manger (particulière) toute montée.
- Il n’y a pas de quoi se fâcher, dit mon père, si tu avais voulu, tu l’aurais invité, seulement je me serais sauvé sous un ingénieux prétexte, tu connais mes relations avec les Babanine.
- Mon père, vous faites semblant de ne pas comprendre que je me fâche de l’impolitesse de Paul, vous voulez m’enrager, vous n’y réussirez pas.
Je le suis déjà, à présent il est inutile d’en parler davantage, assez !
La timidité de mon père plia devant ma bouillante sécheresse et tout fut dit.
Andrieux en sa qualité d’aubergiste est républicain, on l’appela et il nous dit du mal de Cassagnac. Le Prince lui serra avec effusion la main et se fourra sous la table de joie.
Je voulus lire mais vaincue par la fatigue je m’endormis pour n’être éveillée qu’à six heures du soir par mon père
Et à l’heure qu’il est je suis si agacée que je ne sais rien écrire, je finirai demain.