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Vendredi 8 septembre 1876 (27 août)
Misérable peur je te vaincrai ! Ne me suis-je pas avisée hier de craindre le fusil ? Il est vrai que Paul l’avait chargé et je ne savais pas combien il y avait mis de poudre, et je ne connaissais pas le fusil, il pouvait éclater et ce serait une mort stupide ou bien je serais défigurée.Tant pis ! Ce n’est que le premier pas qui coûte, hier j’ai tiré à cinquante pas et c’est sans aucune espèce de crainte que j’ai tiré aujourd’hui en compagnie de nos messieurs, et je crois Dieu me pardonne que j’ai atteint le but chaque fois.
Si je réussis le portrait de Paul ce sera miracle car il ne pose pas et aujourd’hui j’ai travaillé pendant quinze minutes seule, seule pas tout à fait car j’avais en face de moi Michel qui ose être amoureux de moi.
en travers
Comme je suis enfant et gasconne tout le temps.
Tout cela nous a menés jusqu’à neuf heures, je traînais, traînais, traînais, voyant l’impatience de mon fichu-père. Je savais bien qu’il n’attendait que notre départ du salon pour s’enfuir dans la forêt... comme un loup.
Je tins de nouveau ma cour sur l’escalier... j’aime les escaliers parce qu’on monte... Pacha devait partir demain mais je fis tant ce soir qu’il restera peut-être, ou bien il partira, ce dernier serait plus raisonnable car il est dangereux de m’aimer comme une sœur pour un campagnard, un rêveur, un ténébreux de vingt-deux ans. Avec lui et Michel, je suis on ne peut mieux, ce qui fait qu’ils m’aiment beaucoup. Mais quand je me trouve avec des hommes bêtes je deviens stupide, je ne sais que dire qui leur soit compréhensible et je crains à chaque instant qu’ils ne me soupçonnent d’en être amoureuse. Comme ce pauvre Gritz, il pense que toutes les demoiselles le veulent et dans le moindre sourire il voit des guet-apens et des complots contre son célibat. Savez-vous seulement l’étymologie de ce mot ?
Cœlebs en latin veut dire : délaissé, il provient aussi du mot grec koïlos qui veut dire: creux, vide.
O célibataires ! Creux, vides, délaissés !
A peine eus-je entendu décamper mon père, que je me précipitai chez la Princesse, me roulant dans son lit, coiffant Pacha, flattant Michel sur la tête et disant tant de bêtises que j’en suis à cette heure émerveillée.
On alla au jardin tirer des fusées. J’enlevai la montre de Pacha et je courus jusqu’au premier palier de l’escalier car il me poursuivait, il ne pourra partir sans sa montre, je me sentais prise et, au moment ou il allait me l’arracher, je la glissai dans mon corsage en lui criant avec une effronterie sans nom :
- Prenez-la !
Vous pensez bien qu’il ne l’a pas prise. C’est absurde !
Mais Dieu, faites que je ne me mette pas à détester ce brave garçon, il est si honnête !
J’ai la tête terriblement montée à propos de Cassagnac.
M. de Cassagnac vous ne vous doutez pas de la valeur que vous me donnez auprès de Monsieur mon père.
On a lu tout haut Pouchkine et on a parlé d’amour.
Ah ! je voudrais bien aimer, pour savoir ce que c’est. Ou bien, peut-être ai-je déjà aimé ? En ce cas l’amour est une grande misère qu’on ramasse pour le jeter.
- Tu n’aimeras jamais, me dit mon père.
- Si c’était vrai, j’en remercierais le ciel, répondis-je.
Je veux et je ne veux pas. Pourtant dans mes rêves, j’aime. Oui, mais un héros imaginaire.
Et Antonelli ? Moi, l’aimer ? Non, est-ce ainsi que l’on aime ? Non. S’il n’était pas neveu du cardinal, s’il n’avait pas autour de lui des prêtres, des moines, des ruines... le Pape, je ne l’aimerais pas.
D’ailleurs qu’ai-je besoin de m’expliquer, vous savez tout, mieux que moi, vous savez donc que la musique de l’Opéra et Antonelli dans la barcaccia faisaient un charmant effet et vous devez connaître aussi la puissance de la musique. C’était un amusement, mais ce n’était pas l’amour.
Quand donc aimerai-je? Je vais encore m’amuser à répandre de tous côtés le superflu de mon cœur, encore m’enthousiasmer, encore pleurer... et pour des riens !
On n’a aucune nouvelle ici, je ne sais seulement pas ce que font le Pape et le cardinal.
Je ne lis pas les journaux russes.
Ah ! si Antonelli devenait pape...
Bigre, bigre, bigre !
C’est moi qui ragerai !