Mercredi 6 septembre 1876 (25 août)

Gritz est parti pour Vienne. D’ailleurs il avait annoncé ce voyage depuis le premier jour que je le vis, et il ne partait pas de bon cœur,
MM. Volkovitsky et Pavelko ont passé la journée à Gavronzi. Volkovitsky est marié à une fille bâtarde du Prince Serge Kotchoubey, par conséquent bien posé à Poltava. Pavelko est un avocat et le lion d’ici.
Mon père ne veut pas me montrer [à] tous : fort bien, de mon côté je refuse de lui servir de meuble pour divertir la canaille qui vient lui gagner aux cartes !
Je m’isolai donc avec la Princesse.
A dîner arriva Michel et le croiriez-vous ? j’ai été presque contente de cela, tant je m’ennuie, d’ailleurs il est très amoureux de moi, cela m’amuse. Vous savez il n’a eu rien de plus pressé que de l’annoncer à tout Poltava ajoutant que Miloradovitch l’empêchait. Empêchait quoi ? Oh ! la pauvre créature. Je me suis animée le soir grâce à l’aimable centre d’intrigue qui me fut révélé. Pacha déteste Mme Tutcheff pour ses airs hautains et surtout pour sa manière de calomnier et de faire des cancans. Je suis bien aise de l’entendre ! Ce n’est donc pas une invention de maman. Michel la déteste à cause de son frère et la Princesse ne l’aime pas pour la même raison. On a dit tout cela devant moi, tout haut, je m’en mêlai joyeusement mais prudemment.
Michel me montra la lettre que lui écrit son frère et celle qu’il lui écrit lui, il y dit simplement qu’il est honteux de passer sa vie sous de vieilles jupes et écrire sous la dictée, des impertinences à son frère. C’est un charme, on se mord les uns les autres.
Vous voulez des tripotages ? Vous en avez. Si j’en suis ! Je le crois bien.
- Les cancans ! m’écriai-je au milieu du salon, les calomnies ! Vous pensez que je n’en sais pas faire ! Vous verrez, tu verras papa, j’en ferai et sans en avoir l’air !
Voilà ma manière de procéder. Je suis comme notre ancien Prince Oleg, qui a une époque où on faisait la guerre le plus traîtreusement du monde sans que cela fut mal vu (car Oleg fut régent d’Igor, fils de Rurik, le premier prince russe, au IXe siècle) à cette époque sauvage en Russie, Oleg n’attaquait jamais une nation sans lui envoyer dire d’abord, son éternel : “Je marche contre vous”.
Au lieu de me coucher de bonne heure comme je le désirais je me couche à quatre heures. La vanité de mon père voulut m’appeler pour l’aider à compter son argent, quelques milliers de francs... Il me montre ensuite des billets sur la banque et un tas de papiers à argent, je regardai et je lui dis que cela ne servait à rien.
- Comment ! s’écria-t-il.
- Sans doute. Si vous avez tant d’argent que ça pourquoi faites-vous des dettes ? Et d’ou provient cet argent ? De la vente de vos forêts.
Mais ceci est d’ailleurs bien, car vous avez ingénieusement réglé la vente du bois, puisque vous n’en coupez qu’un compartiment chaque année, il y a soixante compartiments, au bout de soixante ans quand le dernier sera coupé, le premier aura grandi. Vous voyez que je sais cela, mais vous dépensez plus que vos revenus, et vous vous en repentirez. Et à quoi servent tous ces agendas, tous ces gros livres que vous remplissez de chiffres, tout cet ordre dans vos papiers, puisque vous marchez bel et bien vers votre ruine ! Je puis bien vous le dire, je n’ai aucun intérêt à la conservation de vos biens, mais je parle par pitié !
Voilà. C’est égal, et ça ne lui a rien fait. Il a senti la vérité, la vérité lui a semblé amère, mais il n’en eut pas le moindre ressentiment contre moi. Et à présent allons dormir, car il va être jour dans quelques minutes.