Vendredi, 25 août 1876 (13 août)

Miloradovitch et Michel partirent après déjeuner.
Mon père proposa alors une promenade à Pavlovsk, son autre bien.
Il est parfait pour moi, mais aujourd’hui je suis nerveuse et je parlai peu, le moindre exercice oratoire me ferait fondre en larmes.
Mais, pensant à l’effet que ferait sur maman cette complète absence de fêtes et de pompe, je dis à mon père que je voulais du monde et des fêtes et que je trouvais ma position étrange et même ridicule, qu’il avait l’air de me cacher et que ce n’était ni agréable ni décent.
— Eh bien, me répondit-il, si tu le veux, ce sera fait. Veux-tu que je te mène chez Mme Martinoff (la préfète).
— Je veux.
— Tu le veux ?
— Oui, je le veux.
— Eh bien. Hum... fort bien.
Rassurée sur ce sujet, je pus tranquillement visiter les travaux de la ferme, et même entrer dans les détails, ce qui ne m’amusait guère mais pouvait me servir à pouvoir dire un jour un mot de connaisseur sur le domaine et étonner quelqu’un en parlant des semailles d’orge et des qualité du blé à côté d’un vers de Shakespeare ou d’une tirade sur la phylosophie platonique, vous voyez, je tire parti de tout.
Pacha me procura un chevalet et, vers dîner, je reçus deux grandes toiles envoyées de Poltava par Miloradovitch.
— Comment trouves-tu Miloradovitch demanda papa.
Je dis comment je le trouvais.
— Eh bien, dit Pacha, il m’a déplu le premier jour et après je l’ai aimé.
— Et moi vous ai-je plu du premier abord ? demandai-je.
— Vous ? Pourquoi ?
— Voyons, dites.
— Je l’ai dit.
— Non, et bien ?
— Eh bien, vous m’avez plu. Je ne m’attendais pas à vous trouver telle.
— Comment ça ?
— Je pensais que vous ne saviez pas parler russe, que vous étiez affectée... eh., et puis... voilà.
— Très bien.
Hier il me semblait un assassin, aujourd’hui un bon campagnard.
Je dis combien la campagne, les champs dépouillés de leurs produits me faisaient un effet triste.
— Oui, dit Pacha, tout est jaune; comme le temps vole ! Il semble que le printemps était hier.
— On dit toujours la même chose. Ah ! nous sommes heureux là-bas, nous n’avons pas ces changements si marqués.
— Mais aussi vous ne jouissez pas du printemps ! dit Pacha avec enthousiasme.
— Cela est plus heureux pour nous. Les brusques changements nuisent à l’égalité de l’humeur. Et la vie est bien meilleure lorsqu’on est tranquille.
— Comment dites-vous ?
— Je dis que le printemps en Russie est une époque favorable aux tromperies et aux vilenies.
— Comment ?
— Pendant l’hiver quand tout autour de nous est froid, sombre, muet, nous sommes sombres et froids, défiants. Arrivent les jours chauds, ensoleillés et nous voilà transformés, car l’état du temps exerce une énorme influence sur le caractère, l’humeur et même les convictions de l’homme. Au printemps on se sent plus heureux et par conséquent meilleur, de là l’incrédulité au mal et à la bassesse des hommes. Comment, lorsque tout est si beau et lorsque je suis si heureux, si enthousiasmé et disposé au bien jusqu’à l’enivrement, comment peut-il y avoir place pour les pensées mauvaises dans le cœur des autres ? Voilà ce qu’on se dit. Eh bien chez nous, on n’éprouve pas ces enivrements ou du moins bien plus faiblement, d’où je conclus qu’on est dans un état plus normal et à peu près le même toujours.
Hier il y a eu une histoire dans la maison rouge. Paul a volé ma photographie à Gritz, d’où une quasi-bataille après laquelle Gritz entre chez Michel qui lui dit que j’étais si bien faite que... Paul a entendu mal et alla consulter Pacha qui proposa d’aller casser la figure à Michel et de se plaindre à mon père et à mon oncle Alexandre. Mais ils s’expliquèrent ce matin et tout s’arrangea pour le mieux. Je tiens cela de Paul, qui est un vaurien mais un frère parfait.
Je ne pouvais rien dire à mon père concernant son actrice, mais je plaçai dans la conversation quelques phrases instructives.
Quand il se fut agi de portrait je dis que je ne donnais que des grands, car on ne pouvait les mettre dans des médaillons déjà remplis, pour les ouvrir ensuite par d’autres figures. Et lorsqu’on parla de Fanny Lear, je racontai les particularités de ses scandales en Italie ajoutant que je le savais d’un homme qui devait être bien informé.
— Certes, il n’aurait jamais osé prononcer devant moi le nom d’une créature de cette sorte, car il devait croire que j’ignorais ou voulais ignorer ces saletés, mais je lui ordonnai de parler et il m’obéit à grand’ peine.
Mon père dressait l’oreille.
Pacha s’exalta au point de me demander mon portrait pour le porter dans un médaillon toute sa vie.
— Car je vous honore et vous aime comme personne !
La princesse ouvrait de grands yeux et je riais en priant mon cousin de me baiser la main, car il me dit qu’il me la baiserait le matin et le soir quand j’eus dit que ce n’était qu’un simple acte de respect. Mais ce soir j’eus toutes les peines du monde à l’y forcer. Il s’obstinait, rougissait et finit par obéir.
Un homme sauvage et étrange, cet après-midi je lui parlais de mon mépris pour le genre humain.
— Ah ! c’est comme ça ! s’écria-t-il. Je suis donc un lâche et un misérable.
Et, rouge et tremblant, il s’enfuit à toutes jambes du salon.
Hier mon père gronda Paul.
— Tu as parlé à ta sœur de la forêt dit-il.
— Je n’ai dit à ma sœur qu’une chose, c’est que ces fous voulaient faire une visite qui lui serait un affront. Mais je n’ai rien dit d’autre et d’ailleurs Marie ne me le permettrait pas. Elle ne veut rien savoir de toutes ces affaires, elle ignore tout.