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Jeudi, 24 août 1876 (12 août)
A neuf heures jétais chez mon père. Je le trouvai en manches de chemise et ne pouvant parvenir à attacher sa cravate. Je la lui attachai en lui baisant le front.
— « Tu sais, dit-il, si jamais la fatalité te pousse à devenir actrice dans un théâtre-bouffe, au bout de cinq ans tu auras un million. C’est certain comme ce qu’en ce moment il fait jour ».
Les messieurs vinrent prendent le thé, Pacha aussi; hier au soir il était absent et le domestique vint dire qu’il était « couché comme malade ». Les autres se sont moqués de ses prévenances d’ours pour moi, et il ressent si profondément la moindre des choses qu’on n’en tirait pas un mot ce matin.
Eristoff a fait venir pour m’amuser un jeu de quilles, un croquet et un microscope avec une collection de puces.
Il s’est produit une sorte de scandale, d’ailleurs jugez-en. Paul a retiré de son album la photographie de l’actrice de mon père et ce digne monsieur s’apercevant de cela retira son portrait.
— Pourquoi fais-tu cela ? demanda Paul tout étonné.
— Moi, comme ça, je crains que tu ne jettes aussi mes portraits.
Je ne fis aucune attention à cela. Mais aujourd’hui Paul me prenant à part me conduisit dans une chambre et me montra son album vide avec le portrait de la femme, seulement.
— Je fais cela pour faire plaisir à mon père, mais j’ai dû retirer de l’album tous les autres portraits, les voici d’ailleurs.
— Laisse-les moi voir.
Je choisis toutes les photographies de grand-papa, de grand-maman, de maman et les miennes, et je les mis dans ma poches.
— Qu’est-ce que cela veut dire ! s’écria Paul.
— Cela veut dire, répondis-je calmenet que je reprends nos portraits qui sont ici en trop mauvaise compagnie.
Mon frère fut prêt à pleurer, déchira en deux l’album et sorti. J’avais opéré au salon, on a vu et mon père le saura.
Nous avons fait une grande promenade au jardin, Miloradovitch était mon cavalier, m’aidait à monter, à descendre. Nous avons visité la chapelle et le caveau contenant les cercueils de mon grand-père et de ma grand-mère Bashkirtseff.
Michel me suivait en faisant le geste d’un chien qui fait le beau, avec des yeux suppliants et soumis, et faisant sans cesse des gestes de désespoir vers Gritz. Pacha marchait en avant et quand il me regardait, ille faisait avec des yeux tellement haineux que je détournais la tête.
Non, vrai, je ne m’en doutais pas, mais je suis effroyablement coquette et la liberté de la campagne, et le sans-façon amical, me rendent abominable. Je m’observe, je m’observe et je m’étonne moi-même et j’acquiers la conviction que la femme c’est tout bonnement affreux. Je ne le dis pas par vantardise, c’est une simple réflexion qu’il ne faut pas tourner en ridicule.
Si maman savait qu’au souper de Poltava, j’ai eu la dernière goutte d’une bouteille de champagne, par hasard, et qu’en buvant à ma santé, les bras de Nadine, d’Alexandre, de moi et de Gritz se croisèrent comme pour un mariage. Pauvre maman comme elle serait heureuse !
Certes, Gritz fond, mais c’est un homme très difficile à avoir. Borné, vaniteux et avec une maman du diable.
Nous nous rappelons notre enfance, le jardin public d’Odessa.
- Je vous faisais la cour, donc !
Je réponds par mes meilleurs sourires pendant que le gommeux fait des grimaces implorantes et me prie de le laisser porter ma queue. Il l’a fait hier et a reçu le surnom de porte-queue.
Nous avons fait une partie de croquet. Gritz avec moi et moi coquette comme un diable sous des airs simples.
Agréablement échauffée je rentrai dans le salon chinois (ainsi nommé à cause de deux vases et des poupées) et m’asseyant par terre me mis à ranger mes pinceaux et mes couleurs. Mon père est incrédule quant à mes talents. Je fis asseoir Michel dans un fauteuil, Gritz dans un autre, et me plaçant aux pieds de ce dernier, je fais en quinze minutes une caricature de Michel, sur une planche que Gritz me tenait me servant de chevalet. Et tout en donnant à droite et à gauche des coups de pinceau, je sentais que j’étais dévorée des yeux, surtout à cause de mon cou découvert dans cette robe Empire.
Mon père fut content et Michel me baisa la main.
Ah ! vous savez, Kapitan s’est enfui la nuit après avoir dit à Paul qu’il n’était qu’un pauvre homme et que la tête lui tournait déjà à cause de moi.
Après déjeuner je proposai une partie de croquet mais le prince et Gritz me dirent en souriant bêtement, qu’ils devaient s’absenter pendant deux heures pour des affaires graves. Et Paul entra et leur dit, tout menaçant, que s’ils partaient il me dirait tout.
- Ils veulent aller dans la forêt, me dit-il à l’oreille. Je leur ai dit que c’était un affront pour toi mais ils ne comprennent aucune délicatesse et trouvent qu’il est impoli de ne pas aller voir cette femme.
Je ne changeai pas seulement de figure, mais j’éprouvai comme une désillusion à l’endroit de Gritz et prenant Michel par la manche je le conduisis dans une chambre et l’y enfermai à double tour et lui défendant de se sauver par la fenêtre.
En bas je trouvai un tilbury pour conduire moi-même. Une prévenance de Paul, seulement il me semblait qu’il y avait quelque chose là-dessous, et j’invitai Pacha à monter avec moi.
— Qu’y a-t-il donc ? demandai-je.
— Quoi ?
— Mais tout le monde a l’air mystérieux, vraiment tant de mystère m’étonne dans une campagne en Russie.
— Alors vous ne savez rien ?
— Rien, mais dites.
— Paul ne vous a pas dit ?
— Non.
— Alors je ne dirai pas, ce sont des vilenies qui ne me regardent pas.
— Encore des énigmes ! Vous me confondez.
— Vous savez Mousse, je pense à acheter une cabane à Gavronzi, dit tout à coup l’homme.
— C’est si bon quand on est enfoui dans la neige, on n’entend rien, on ne voit personne, on peut rêver en liberté.
— Mais quelle idée de vous enterrer !
— Il ne me reste qu’à m’enterrer.
— Et pourquoi ?
— Parce que ma vie est brisée.
— Allons donc, et qui vous l’a brisée jeune homme ?
— Mon père et l’éducation qu’on m’a donnée, on m’a estropié le caractère et voyez je ne suis rien et je ne serai jamais rien.
— Voilà des idées, c’est vous qui vous estropiez vous-même.
— Non, je suis comme ça.
Je parlai du cheval.
— Comme c’est étrange, dit mon compagnon, vous savez parler de tout, et tenez hier à dîner quand vous avez cité des vers latins, personne de ceux qui étaient là n’a rien compris et ne connaissait peut-être pas même le nom de l’auteur, mais ils ont tous crié ! Ah ! oui, c’est juste, vous avez parfaitement raison ! eh bien ces choses-là, ces mensonges me révoltent !
En rentrant je trouvai mon père couché sur le canapé, Gritz assis, en chapeau, et Michel fourrageant son microscope.
— Eh bien, dis-je gaiement, pourquoi ces airs mécontents ou mélancoliques. Qu’est-il arrivé ? Est-ce mon absence qui vous attriste tant ? Il serait raisonnable de le dire.
Gritz ôta son nchapeau et Michel continua à examiner une puce. Enfin mon père dit en jetant un regard de sévérité sur les deux :
— Il n’y a rien, mais je n’aime pas qu’on fase des bêtises, on a voulu faire des bêtises et cela me déplaît.
— Bon tout le monde alors, de plus en plus mystérieux ! Fort bien.
Je montai et me mis au piano, Pacha m’écoutait de loin. Et bientôt arrivèrent les autres et se placèrent comme hier. Mais passant de musique à la conversation, Gritz et Michel parlèrent d’un hiver à Pétersburg.
— Et je m’imagine ce que vous y ferez dis-je. voulez-vous que je vous raconte votre vie à présent, et vous direz après si je me trompe.
— Oui, oui !
— D’abord vous meublez un appartement avec les meubles les plus saugrenus vendus par des prétendus antiquaires, et et garnis des peintures les plus ordinaires vendues pour des originaux. Car la passion des arts et des antiquités est nécessaire. Ensuite vous aurez des chevaux et un cocher qui se permetterà des plaisanteries, que vous consulterez et qui se mêlera même de vos affaires de cœur. Vous sortirez avec un monocle, sur le Newsky, vous verrez un groupe d’amis, vous descendrez pour savoir les nouvelles du jour, vous rirez jusqu’aux larmes des saillies d’un de ces amis dont le métier est de dire des choses spirituelles. Vous demanderez à quand le bénéfice de Judic et si l’on a été chez Mme Damié. Vous vous moquerez de la princesse Lise et admirerez la jeune comtesse Sophie. Vous entrerez chez Baneel où il y a sans doute un François, un Baptiste ou un Désiré qui vous connaît et qui arrivera avec des courbettes et vous racontera les soupers qui ont eu lieu et qui n’ont pas eu lieu. Le dernier scandale du prince Pierre et l’aventure de Constance. Vous avalerez avec une affreuse grimace une verre de quelque chose de fort en demandant si ce qu’on a servi au dernier souper du prince a été mieux préparé que ce qu’on a mangé à votre souper à vous et François ou Désiré, vous répondra : “Monsieur le Prince, ces messieurs y pensent-ils !” Il vous dira qu’il vous a fait venir une dinde du Japon et des truffes de la Chine. Vous lui jeterez deux roubles en regardant autour de vous, et remonterez en voiture pour suivre des femmes en vous penchant gaillardement de droite à gauche du cheval et échangeant des observations avec le cocher qui est gros comme un éléphant et qui est connu parmi vos amis pourboire trois samovars par jour.
Vous irez au théâtre en marchant sur les pieds de ceux qui y sont avant vous, et échangeant des poignées de main ou plutôt en tendant vos doigts à des amis qui vous parlent du succès de la nouvelle actrice pendant que vous lorgnez les femmes avec votre air le plus impertinent croyant produire de l’effet. Et comme vous vous trompez ! Et comme les femmes vous voient à travers !
Vous vous ruinez à vous prosterner devant des étoiles de Paris qui, éteintes là, viennent briller chez vous, vous soupez et vous vous endormez sur le tapis, mais les garçons du restaurant ne vous laissent pas en démence, on vous fourre des oreillers sous la tête et on vous couvre de couvertures par-dessus votre frac trempé de vin et votre faux-col froissé.
Vous rentrez le matin chez vous pour vous coucher, ou plutôt on vous rentre. Et comme alors vous êtes pâles, ridés ! Et comme vous vous faites pitié à vous-mêmes ! Puis, puis., vers trente-cinq ou quarante ans, on s’éprend définitivement d’une danseuse et on l’épouse. Elle vous bat et vous jouez le rôle le plus misérable dans les coulisses pendant qu’elle danse !
Ici je fus interrompue, Gritz et Michel tous deux tombaient à genoux et demandaient ma main à baiser s’écriant que c’était fabuleux et que je parlais comme un livre.
— Seulement, dit Gritz, le dernier... tout est vrai excepté la danseuse. Je ne me marierai qu’avec une femme du monde. Et je suis un homme de famille moi, j’adorerais avoir ma maison, ma femme et de gros bébés qui crient ! J’en raffole. Je me marierai avec une personne de la société et à trente et un ans, dans neuf ans.
— Et peut-être vous marierez-vous dans un mois, dit Pacha avec acharnement. Il n’avait pas dit un mot mais je suivais le jeu de sa physionomie. Un homme étonnant, il fera dans sa vie des choses affreuses et finira mal. il me semble qu’il s’assassinera; il est capable de le faire avec le calme le plus parfait. Ou bien il assassinera.
Nous avons encore joué au croquet, papa nous surveillait. Il remarque l’assiduité de Gritz. Et comment n’être pas assidu, je suis seule ici.
Il devait partir à quatre heures mais, à cinq heures, il me demandait s’il pouvait rester dîner et, après dîner, déclara qu’il aimait mieux ne pas se mettre en route la nuit.
J’ai parlé de meubles, de voitures, de livrées, du service d’une maison. Et je me plaisais à voir comme mon père gobait mes paroles et me faisait diverses questions oubliant sa fierté et sa réserve. Si j’ai besoin de lui, il pense aussi avoir besoin de moi.
Gritz parla beaucoup, comme un garçon sans beaucoup d’esprit mais du monde et connaissant tout le monde.
Le soir je chantonnai un peu, et puis vins m’asseoir aux pieds de mon père, et Gritz vint augmenter notre groupe de sa robuste personne; Michel était prosterné sur le parquet.
Je crois que je plais à Gritz, je remarque cela par la façon dont il me baise la main; je lui ai donné mon portrait, j’avais toutes ces photographies en main, il me pria tant. Je ne sais pas refuser... et puis un ancien ami.
Mais je refusai la petite carte-médaillon, pour laquelle il était prêt à donner “deux années de sa vie”.
Ah ! Dio mio. Tout ça, ce n’est encore rien de grave.
— Voyez, Mademoiselle, dit Gritz, comme il a l’air triste. Ce sont les photographies.
— Oui je sais, mais il ne devait pas me placer dans un album où il y avait Mmes Théo, Judic, Angèle etc.
— Ce n’est pas ça du tout ! s’écria Paul, et Gritz puisque tu dis que c’est vrai, pourquoi voulais-tu aller chez cette même actrice dont j’avais le portrait.
— Paul, mon frère vous devenez fou ! Comment M. Miloradovitch pouvait-il aller chez une actrice. Il n’y a même pas de théâtre ici. Où voyez-vous des actrices. En vérité je n’y comprends rien !
— Et tu fais bien, dit Paul.