Vendredi 14 juillet 1876

Depuis le matin je prends le plus grand soin de ma personne, je ne tousse pas une fois de trop, je ne me remue pas, je meurs de chaleur et de soif mais je ne bois pas. A une heure seulement je prends une tasse de café et mange un œuf si salé que c’est plutôt du sel avec un œuf qu’un œuf avec du sel. J’ai idée que le sel fait du bien au gosier. Georges est chez nous. Je mets une robe de batiste grise, toute unie, un fichu de dentelles noires et un chapeau marron. Mais une fois habillée je me trouve si bien que je voudrais être toujours ainsi !
Enfin nous partons, prenons Mme de Mouzay et arrivons à la porte du n° 37, rue de la Chaussée-d’Antin chez M. Wartel, le premier professeur de Paris.
Mme de Mouzay a été ce matin chez lui et lui a parlé d’une jeune fille qui lui est particulièrement recommandée d’Italie, dont les parents voudraient savoir à quoi s’en tenir sur son avenir musical. M. Wartel dit qu’il l’entendrait demain, plus tard. De Mouzay insista et c’est avec grand-peine qu’il a accordé cette audition à quatre heures. Lorsque nous arrivons il est trois heures, on nous laisse pénétrer dans une antichambre, nous voulons aller plus loin mais une espèce de domestique barre le passage et ne nous laisse passer que quand on lui dit que ce sont des dames que M. Wartel attend. On nous fait entrer dans un petit salon attenant à celui où se tient le maître, en train de donner une leçon.
— C’est pour quatre heures, Madame, dit le jeune homme, en entrant.
— Oui Monsieur, répond Mouzay, mais vous permettrez que cette jeune fille écoute...
— Sans doute, Madame.
Pendant une heure nous écoutons le chant de la femme anglaise, une vilaine voix mais une méthode ! Je n’ai jamais entendu chanter comme cela, et je me souvins avec indignation de Facciotti, de Fosti, de Cresci.
Les murs du salon où nous nous trouvons sont tous couverts des portraits des plus grands artistes connus avec les dédicaces les plus affectueuses.
Enfin quatre heures sonnent, l’Anglaise s’en va, je me sens trembler et je perds les forces. Wartel me fait un signe, qui veut dire : entrez.
Je ne comprends pas.
— Entrez donc Mademoiselle, fait-il, entrez.
J’entre suivie de mes deux protectrices que je prie de retourner dans le petit salon car elles m’intimideraient et, en réalité, j’ai très peur.
Wartel est très vieux, mais l’accompagnateur est assez jeune.
— Vous lisez la musique ?
— Oui, Monsieur.
— Que savez-vous chanter ?
— Rien, mais je chanterais une gamme ou une vocalise.
— Prenez-donc une vocalise, Monsieur... chose.
— Quelle voix avez-vous, soprano ?
— Non, Monsieur, contralto.
— Nous verrons.
Wartel, qui ne se lève pas de son fauteuil, fit signe de commencer et j’attaquai une vocalise, tremblante d’abord, encouragée ensuite et contente à la fin, car je ne quittais pas des yeux la figure longue, longue, longue du maître. Il a une tête longue d’un mètre, c’est surprenant.
— Eh bien dit-il, c’est plutôt un mezzo soprano que vous avez, c’est une voix qui monterait.
— Et qu’en dites-vous, Monsieur ? demandèrent les dames en entrant.
— Je dis qu’il y a de la voix mais, vous savez, il faut beaucoup travailler, cette voix est toute jeune, elle ne fera que croître, enfin elle suivra le développement de Mademoiselle, il y a de l’étoffe, il y a un organe, il faut travailler.
— Alors vous croyez, Monsieur, que cela vaut la peine ?
— Oui, oui, il faut travailler.
— Mais la voix est belle n’est-ce pas ? demande Mouzay.
— Ce sera une belle voix, répondit l’homme, de sa voix tranquille et avec son air indolent et réservé. Mais il faut la développer, la poser, la travailler et c’est toute une affaire.
— Mais enfin cela vaut la peine ?
— Hé oui, il faut travailler.
— J’ai très mal chanté, dis-je enfin, j’avais si peur.
— Hé, Mademoiselle, il faut pourtant s’habituer, il faut surmonter cette peur, elle serait très mal venue sur la scène.
Mais j’étais enchantée de ce que l’homme a dit. Car ce qu’il a dit, c’est énorme pour une pauvre fille qui ne lui donnera aucun profit ; habituée que je suis aux flatteries ce ton grave et judiciaire me parut froid, mais je compris de suite qu’il était content ; il disait : il faut travailler, il y a du bon. C’est énorme déjà. Si j’étais incapable, il ne le dirait pas. Pendant ce temps l’accompagnateur me toisait, m’examinait minutieusement la taille, les bras, les mains, la croupe, les pieds, la figure. Je baissais les yeux et rougissais, en priant ces dames de sortir.
Wartel était assis, moi debout devant son fauteuil.
— Vous avez pris des leçons ?
— Jamais, Monsieur, dix leçons seulement, c’est-à-dire...
— Oui... enfin, il faut travailler, vous pouvez chanter une romance ?
— Je sais une chanson napolitaine, mais je n’en ai pas la musique.
— L’air de Mignon ! cria ma tante de l’autre chambre.
— Fort bien, chantez l’air de Mignon.
Aussitôt que je chantais, la figure de Wartel, qui n’exprimait d’abord que l’attention, exprima une légère surprise, puis de l’étonnement et, enfin, il se laissa aller jusqu’à remuer la tête en mesure, sourire agréablement et chanter lui-même.
— Hein ? fit l’accompagnateur.
— Oui, oui, fit le maître avec la tête.
Je chantais, très agitée.
— Tenez-vous donc en place, ne remuez pas, respirez.
— Eh bien, Monsieur ? avons-nous demandé toutes les trois ensemble.
— Eh bien, c’est bien.
— Mais, Mesdames, dis-je, n’entrez donc pas !
— Faites-lui faire un... (Ah ! diable j’oublie le mot qu’il a dit). L’accompagnateur me fit faire le... peu importe le nom, il m’a fait parcourir toutes mes notes.
— Jusqu’au si naturel, dit-il au vieux.
— Oui, c’est un mezzo soprano, d’ailleurs c’est beaucoup plus avantageux, beaucoup plus avantageux pour la scène.
Je restais toujours debout.
— Asseyez-vous, Mademoiselle, me dit l’accompagnateur d’un ton protecteur en m’examinant de la tête aux pieds d’un air de connaisseur.
Je m’assis sur le bord du canapé.
— Enfin, Mademoiselle, dit le sévère Wartel, il faut travailler, vous avez une voix très étendue, vous avez de l’étoffe, un organe, vous pouvez arriver.
Il me dit encore plusieurs choses concernant le théâtre, le chant, l’étude. Tout cela de son air impassible, protecteur
C’était fini, mes protectrices rentrèrent.
— Combien de temps faut-il pour former cette voix ? demanda Mme de Mouzay.
— Vous comprenez, Madame, que cela dépend de l’élève, il y en a qui devancent le temps, celles qui ont de l’intelligence,...
— Celle-là en a plus qu’il n’en faut.
— Ah ! tant mieux, dans ce cas c’est plus facile.
— Mais enfin, Monsieur, combien de temps ?
— Je ne puis vous le dire au juste, mais il faut pour la bien former, pour la finir, trois grandes années, trois grandes années de travail, oui, trois grandes années.
Je me taisais et méditais une vengeance contre le perfide accompagnateur avec son air de : Nous en voyons de toute espèce, celle-là est bien faite, gentille, ce sera amusant.
Après quelques phrases encore on se leva, Wartel demeura assis et me tendit la main avec bonté. Je me mordais les lèvres.
— Écoutez, dis-je à la porte, retournons et disons-lui la vérité.
Ma tante a tendu sa carte et son adresse. Nous sommes retournées et, riant de grand cœur, je racontai au sévère maestro ma farce.
C’est l’accompagnateur qui a fait une figure ! Je ne l’oublierai jamais. J’étais vengée.
— Si vous aviez parlé un peu plus, dit Wartel, je vous aurais reconnue pour une Russe.
— Je le sais bien Monsieur, aussi je n’ai pas parlé.
Ma tante et Mouzay lui expliquaient mon désir de savoir la vérité de son illustre bouche.
— C’est comme je vous l’ai dit, Mesdames, il y a de la voix, il faut avoir du talent.
— J’en ai, Monsieur, j’en ai, vous verrez d’ailleurs.
J’étais si contente que je consentis à aller à pied jusqu’au Grand Hôtel.
Puis nous sommes allées au Bois, avec la bonne comtesse qui riait de l’accompagnateur, et me disait :
— C’est égal, ma chère, j’ai de l’autre chambre, observé la figure du maître et quand vous avez chanté Mignon il a été très étonné, n’est-ce pas, Nadine ? Il a même chantonné lui-même et de la part d’un homme comme lui ! Et pour une petite Italienne qu’il était là à juger avec toute la sévérité possible... Puis elle parla de Paris, le vantant, l’exaltant et me le faisant presque aimer, mais je disais toujours :
— C’est si difficile d’être du monde de Paris.
Et elle cherchait à me prouver que non.
Nous avons dîné ensemble, j’étais contente et je me suis montrée comme je suis, avec toutes mes originalités, toutes mes fantaisies, toutes mes ambitions, toutes mes espérances !
Après dîner nous sommes restées longtemps sur le perron, à jouir de la fraîcheur de l’air et des innombrables voyageurs qui passent et repassent par la cour.
Je dois étudier avec Wartel. Et Rome ? On y songera. Il est tard, je dirai cela demain.