Lundi 24 avril 1876

J’avais à raconter toute la journée mais je n’ai plus le souvenir de rien ! Je sais seulement que sur le Corso nous avons rencontré Antonelli deux ou trois fois, puis que maman a fait arrêter la voiture et qu’il accourut tout rayonnant et joyeux. Il était avec des amis, il fallait circuler et on l’a congédié après qu’il eut demandé si nous serions ce soir à la maison. Nous y serons, hélas ! Ce soir à l’Apollo la Ristori joue « Marie Stuart » et il n’y a pas une loge.
Vers dix heures et demie je commençais à m’inquiéter et vous ne sauriez croire ce que j’ai souffert. A dix heures je me jetai à genoux et je jurai de rester ainsi une demi-heure sans bouger et de ne me lever que s’il venait. Avec mon état d’esprit c’était un supplice, je priais Dieu et je souffrais horriblement me demandant si vraiment il y avait là quelque chose de plus qu’un caprice. Je devenais déjà folle d’agacement et de désappointement lorsque je l’entendis entrer au salon, je me levai en remerciant Dieu de toute mon âme car Il m’avait entendue.
J’avais promis à Dieu de ne pas faire d’histoire pourvu qu’il vînt. Il est venu et je suis allée au salon tout naturellement et me suis mise à parler comme les autres.
Mon impatience était grande, je croyais que l’heure de se retirer ne viendrait jamais. Elle est venue, comme tout vient dans ce monde tôt ou tard.
A une heure Antonelli prend congé de nous tous, maman rentre chez elle avec Dina et Walitsky, je rentre chez moi, mais ressors immédiatement et rencontre l’homme dans le corridor.
J’ai trop pleuré et je me suis trop tourmentée pour lui pour être adroite.
Il a été quatre jours au couvent ensuite à la campagne. Il est à présent en paix avec tous ses parents, il va aller dans le monde, être sage, penser à son avenir. De l’amour pour moi pas un mot. Je m’enrageais et tout en reconnaissant que c’était maladroit j’en ai parlé la première. Mais il fit mine de ne pas comprendre et me dit poliment bonsoir, je le retins, je ne sais plus ce que j’ai dit, j’ai dit assez cependant pour être comprise; réellement je ne me sentais plus, je fermais les yeux et m’appuyais au mur, enfin j’ai fini par faire des reproches, par dire que j’avais tort de prendre tout cela au sérieux, qu’il n’était qu’un enfant et que ce qu’il aurait de mieux à faire ce serait de ne plus parler de cet amour. Alors il me dit qu’il ne pouvait pas m’aimer parce que je ne l’aimais pas, j’avais des théories étranges, je jouais, je riais. Enfin que je me suis amusée â Naples, que j’ai été coquette comme toujours, que cela prouvait bien que je ne l’aimais pas. Il m’a dit aussi qu’il m’avait vu l’autre dimanche près de San Giovanni e Paolo, et pour prouver qu’il disait vrai, il m’a dit tout ce que j’ai fait, comment j’étais assise. Et je dois le dire il a dit juste.
Enfin que voulez-vous que je dise ! Je ne sais rien du tout, je sais seulement que sa main fuyait la mienne, qu’il avait hâte de s’en aller, que j’ai dit un tas de bêtises, fermant les yeux, le retenant, lui faisant des questions inutiles, et qu’il évitait toute explication disant que je ne l’aimais pas et si je l’aimais c’était d’une façon bien extraordinaire avec toutes mes questions de juge d’instruction; que je désirais seulement entendre dire qu’on m’aime et puis en rire. Mon Dieu, mon Dieu ! Jamais je ne me suis conduite aussi bêtement. Je crois qu’il ne m’aime plus, car j’étais là dans un corridor presque sombre, je lui abandonnais mes mains, je baissais la tête, j’étais très émue, et il riait et il me disait bonsoir et me racontait combien il était sage à présent.
Je lui dis à peu près tout ce que j’ai écrit de cette affaire ici, il ne me rassurait pas. Je suis allée jusqu’à tomber sur une chaise en disant qu’il m’avait chagrinée. Je ne jouais pas la comédie, je disais la vérité, j’étais très misérable et il ne s’en émut pas, et il ne vint pas me consoler et il se mit à dire des futilités en ajoutant qu’il n’était pas convenable de rester si tard. Je ne sais comment je ne l’ai pas écrasé !
- Vous m’aimez, me demanda-t-il enfin.
- Et vous ?
- Ah ! voilà votre manière ! on vous dit: Je vous aime, vous répondez: Ce n’est pas vrai, et puis enfin votre manière, comme vous avez fait avec moi. Je suis devenu raisonnable, je suis un autre homme.
- Je le vois bien !
- Mais comment voulez-vous, quand vous m’avez toujours dit que vous ne m’aimiez pas !
- Et devais-je au premier mot me jeter dans vos bras !
- Et sans doute !
Le vrai amour ne raisonne pas. Vous m’aimez ?
Et si je vous dis que oui ?
Ah ! voilà de nouveau des suppositions, des conditions !
Je crois bien. Dois-je vous dire je vous aime !
Et qu’est-ce qui en résulterait ?
Eh ! ce qui en résulte toujours en pareil cas !
Je ne sais rien raconter, je ne me rends compte de rien, tout est embrouillé; nous ne pouvions pas nous entendre, c’est clair pourquoi. Il ne m’aime pas, et moi, folle, je suis attirée par ce qui fuit. Je ne me sens pas humiliée, il y aurait de quoi pourtant. Je ne sais ce que je dois dire et faire. Je vois qu’il ne m’aime pas.
Peut-être est-ce mal de lire des romans, car parce qu’il ne dit rien comme dans les romans je suis toute décollée et ne sais que penser. Non, ce n’est pas cela. Il veut en rester là, voilà la vérité.
- Voulez-vous que je vous dise ce que tout cela signifie, lui dis-je, eh bien écoutez. Vous m’avez fait la cour comme à une jolie fille que je suis puis, voyant que cela allait trop loin vous vous êtes retiré.
Je ne sais pas ce qu’il a répondu, rien de rassurant sans doute. Je ne sais rien écrire. Je suis tout étrange, je ne me comprends plus. Je ne suis pas furieuse, je suis très misérable, très étonnée, étonnée de ce qu’il se trouve un être assez osé pour me recevoir aussi froidement.
Comment ! J’étais là seule avec lui, les bras pendants, la voix émue, lui disant presque: je vous aime et il n’a pas pris ma main, il ne s’est pas penché vers moi, il ne m’a pas attiré vers lui !
Dans ce moment je ne résisterais pas, je me laisserais aller sur sa poitrine et je pleurerais, et lui il a sans cesse ramené la conversation sur des sujets indifférents.
Walitsky m’agaçait en m’appelant, cette position était si fausse ! Je rageais, je retenais Antonelli et je finis par lui dire que si j’avais un frère ici je lui ferais donner par ce frère deux soufflets, mais qu’étant femme et seule je ne pouvais rien que le mépriser.
- J’aurais pu vous aimer, mais votre lâche conduite a changé ce sentiment en mépris !
Il demandait ce que j’avais ce soir pour être si étrange et pour dire tant de choses... étranges.
Enfin voilà. Je ne lui dirai plus rien. Ah ! je crois bien, je me suis assez humiliée.
Je ne sais si je suis fâchée ou chagrinée, furieuse ou misérable.
Je ne me suis encore jamais trouvée dans un pareil cas, je suis tout hébétée.
Il est trois heures mais je ne peux pas dormir, je suis calme mais j’ai froid. Je ne sais et ne comprends rien.
Miséricorde, Seigneur, jusqu’à présent Vous m’avez exaucée, ne Vous retirez donc pas de moi et faites au nom du ciel que je voie clair, que je sache quelque chose.
Est-il possible qu’il ne m’aime plus, est-il possible qu’il m’ait trompée, qu’il n’ait eu que des légèretés dans la tête ? Et puis il faudrait savoir ce que je veux. Sérieusement, je ne crois pas aimer cet homme. Je n’ai jamais rien vu de pareil, c’est lui qui exige, c’est lui qui veut, c’est lui qui demande un amour entier. Il parle comme j’aurais dû parler, je n’ai jamais rien imaginé de pareil. Il ne m’aime pas, voilà tout.
Quel chaos ! Bon Dieu, faites que je comprenne quelque chose, que je ne sois plus dans cette indifférente et tiède incertitude qui est cent fois pire que les larmes et la colère- Je voudrais comprendre pour m’expliquer dans ce journal. Il est tout changé, on dirait qu’en vingt jours il est devenu un homme de trente ans. La cause de ce changement c’est qu’il ne m’aime plus. Il paraissait satisfait de me voir dans cet abominable état et il jouissait de mon hébétement. Il parle tout autrement. Il est devenu si raisonnable que c’est merveille. Il semble doublé d’un jésuite.
Vous savez, dit-il, je fais de l’hypocrisie à présent, je m’incline devant mon père, je lui dis toujours oui, je suis sage et je songe à mon avenir.
Demain peut-être je saurais raconter quelque chose mais ce soir je suis si bête que c’est stupide !
Ce que je sens bien, c’est que je ne suis plus aimée.
J’espère venir à Nice, dit-il.
Vous ne m’avez jamais aimée, dis-je, comment ! je pars, vous ne vous inquiétez pas seulement ou je suis ! vous savez que je suis à Naples et au lieu d’y aller vous allez à la campagne !
- Ecoutez, dit-il, je ne pouvais pas venir, vous comprenez que je ne pouvais pas désobéir au moment même où je venais de faire la paix, je ne pouvais pas choisir ce moment-là pour faire de nouvelles folies.
Que je crève, si je comprends quelque chose !
Je lui ai dit assez pour rendre un homme heureux, il n’a rien compris, il a ri ! il a fui.
Je ne comprends pas comment je ne me suis pas mise en fureur, comment je ne suis pas enragée à présent ! Je suis calme, je ne comprends rien, je ne puis rien écrire que des bêtises.
Quel état ennuyeux !
Ah ! au Pincio nous avons parlé à Plowden.
Non, c’est absurde. Je suis bête, bête et bête !