Dimanche 23 avril 1876

Tout allait bien, nous avons quitté l’hôtel gaiement, j’étais aimable avec Altamura et le bouquet de Saint-Joseph nous servait de sujet de conversation; mais ça c’est mon habitude de beaucoup parler d’un rien et de développer pendant deux heures un simple mot quelquefois. Tout allait bien, dis-je jusqu’au cinq minutes avant le départ du train. J’étais là sur la plate-forme, un pied posé sur le marchepied et époussetant la portière avec les bouquets de Saint-Joseph, quand... frémissez !
Un monsieur boitant, soutenu à gauche par une dame en bleu et à droite par un monsieur en paletot clair et petit chapeau rond et mou posé en arrière.
- Qui sont ceux-là ? demandai-je en ouvrant bêtement la bouche et en portant mon Saint-Joseph à mes yeux.
- C’est, dit Altamura, il n’avait pas besoin de dire: C’est Larderel, je l’avais déjà reconnu, et j’avais rougi.
- Et celui qui boite ?
- C’est le frère aîné, Gaston de Larderel,
et le précieux Altamura alla à leur rencontre et demanda au susdit Gaston ce qu’il avait. Une entorse, répondit-il en français, puis je n’entendis plus ce qu’ils se sont dit.
- Ah dit Altamura en revenant vers nous, ce Gaston de Larderel était le garçon le plus comme il faut et le plus chic de l’Italie.
- Et à présent ?
- A présent il est marié.
- Et le cadet ?
- Je ne sais pas si Alexandre est marié.
- Qui est cette dame ?
Je ne sais pas, je ne la connais pas.
Ah ! nom d’un hippopotame ! En ce moment la cloche sonne, je monte, on ferme la portière, nous disons adieu au fidèle Altamura et Larderel retourne après avoir placé son frère en wagon.
Qui a dit qu’il était laid ? celui-là en a menti comme un Galula, comme un sale Saëtone ! Il a bien les jambes un peu arrondies en dehors mais c’est l’effet du cheval, il a bien le dos un peu voûté, comme Audiffret, mais cela ne gâte rien, car il a tant de chic naturel dans tout, même dans ce chapeau mou, porté à l’imbécile, qu’on en tombe à la renverse.
Le train se met en mouvement et je jette un dernier regard sur la figure pâle et hébétée de Larderel, sur le museau joli mais fardé de sa cocotte et sur l’indifférent Altamura qui se joint à eux deux.
Ça a été comme deux coups de foudre ! Je me renversai sur les genoux de Dina et me mis à me lamenter en riant, comme une folle et en m’administrant des coups avec mon Saint-Joseph sur les genoux, la tète et les épaules. Et dire que je suis emportée par cette force brutale, par cette locomotive, tandis qu’ils vont souper, et Galantine soupera avec eux, et Altamura fera servir trente-six bouteilles de champagne, et ils vont s’amuser et la cocotte toussera et Larderel s’alarmera et Galantine lui dira: non écoutez donc, ce n’est rien mon cher ! Et moi je suis emportée par cette force brutale. Miséricorde du ciel ! Lave du Vésuve ! Ruines de Pompéi !!
Dieu qu’il est beau ! C’est-à-dire que depuis le duc de Hamilton je n’ai rien vu d’aussi beau !
en travers
Prenez en note, mes amis.
Galantine est un petit, voyons un petit quoi ? N’importe, Galantine s’efface complètement, tout le monde s’efface, d’ailleurs c’est toujours ainsi, et les précédents ne me servent que de balais pour nettoyer la place au dernier venu.
Jusqu’à une heure du matin je n’ai pu me taire tantôt pleurant sur Larderel, tantôt riant de la solidité du Saint-Joseph qui résistait à toutes les épreuves, même au dos de Walitsky qui grondait et s’étonnait de ma conduite. Mais à tout ce qu’on me disait je répondais invariablement: Larderel, c’est à en crever ici, ma parole d’honneur !
A présent il est dix heures je suis à Rome depuis sept. Il pleut, je déteste Rome ! Les maisons sont plus laides qu’à Naples, le Corso est misérable après le Toledo.
Non, écoutez-donc, j’espère que Larderel viendra pour les courses de Rome.
Il faudra connaître le comte de Larderel, me disait l’été dernier Danis, c’est le jeune homme le plus répandu et le plus... enfin.
Oui, mais il y a un an que Danis disait cela et alors il y avait peut-être deux ans qu’il avait perdu de vue Larderel, il ne pouvait donc pas savoir que cet animal du diable s’encanaillerait avec une cocotte jusqu’à en perdre toute compréhension et tout respect des convenances. Eh ! Autant que ses pieds fourbus, ce mépris de tous me plaît. C’est bizarre et il faut être sûr de soi pour tout braver.
Voilà où s’en va mon énergie ! dans d’inutiles lamentations sur une canaille... Ah ! non, Larderel n’est pas une canaille, c’est un gentleman; nous pouvons dire canaille d’Audiffret ou de Maurice Gros, mais pas de Larderel. On peut braver l’honnêteté des expressions mais il ne faut pas se tromper du sens des paroles. Non, Larderel n’est pas une canaille, c’est un jeune homme dévergondé et voilà tout.
Il a un air étrange, tout comme si on lui avait donné un coup sur la tête ce qui l’aurait fait plier et arquer ses jambes. Quant à cet air bouleversé que j’ai remarqué hier aux courses, ce n’est rien que l’hébétement produit par la fréquentation des personnes impropres, et par ce contact cocodesque qui abrutit tout.
D’ailleurs tel qu’il est il est bien, il n’y a qu’un mal dans cela c’est que mon admiration soit complètement vaine.
On m’a réveillée à la gare de Rome et mon premier mot fut: Larderel, et mon premier geste celui de prendre le Saint-Joseph qui n’avait même plus l’air d’un balai.
Mais à présent je suis sérieuse, et je pense à l’affront que je vais souffrir. Il y a ici un homme, un certain Yngami [sic] je crois qui est l’ami des frères Antonelli et que je déteste parce qu’il a l’air d’un malin, d’un cancanier, d’un vilain homme. Il a été aux courses de Naples et il est rentré par le même train que nous à Rome. Eh bien cet animal, ce reptile préviendra qui il faut de mon arrivée et on renverra Antonelli sans qu’il sache pourquoi ou bien Antonelli s’en ira lui-même.
Voilà la perspective qui me fait hurler et qui me met dans une inquiétude qui égale presque le coup de foudre de Larderel. Ce fichu Larderel qui ne se sépare jamais de sa Traviata que la peste étouffe !
Me voilà donc au moment de l’explication de la conduite de Pietro. Il pleut, nous ne sortirons pas mais le soir il faudra aller au théâtre, d’autant plus qu’on donne “Roméo et Juliette” et que ce sera la dernière soirée musicale de l’Apollo.
Je viens de voir passer Yngami. Nos fenêtres donnent sur le Corso, de sorte que, sans sortir, je puis voir tout le monde. A ce soir.
Eh bien ça n’a pas été grand chose ce soir. J’avais une nouvelle toilette et le corsage m’allait si bien que je n’ai encore rien vu de pareil en fait de robes ajustées.
Les abonnements étant suspendus, les loges de la barcaccia étaient séparées et occupées par des dames et des gens inconnus. L’immense Pandola dans un fauteuil au parterre représentait à lui tout seul l’illustre société. Preuve qu’il y avait quelque chose d’extraordinaire dans mon corsage c’est que le susdit seigneur m’a lorgnée, ce qu’il ne fait presque jamais.
A peine eut-on baissé la toile que Rossi arriva chez nous. C’est à en frémir, Rossi devient libéral, je sais la cause mais c’est toute une histoire. Mgr de Falloux s’intéressait à un hôpital et pour l’agrandir il acheta une terre appartenant à l’Eglise sans demander l’autorisation de Mgr Freppel, son évêque. Mgr Freppel, en fureur, excommunie Mgr de Falloux, le préfet, le sous-préfet et les membres du conseil municipal. En un mot une guerre de prêtres à la suite de laquelle Mgr de Falloux serait enclin de passer aux libéraux. Cette dernière supposition est de moi, je le pense ainsi à cause du caractère de la conversation de Rossi. Quant à l’affaire elle-même, on en fait depuis un mois grand bruit dans les journaux.
Rossi n’a plus l’épingle avec le portrait du Christ. Rossi a des habits neufs, Rossi va devenir blanc !
J’en ai appris de belles sur le cardinal et sur Larderel. Comme on sait, Larderel est d’une très grande famille et immensément riche. Gaston a épousé une Borghése, quant à Alexandre ah ! c’est trop beau vraiment ! Il a tant mangé d’argent qu’on l’a interdit ! Il en devient dix fois plus charmant et si ce n’était le théâtre je serais tombée par terre pour demander à grands cris Larderel pour lequel j’ai une toquade incompréhensible.
Rossi revient de Florence.
- Et qu’est devenu Antonelli ? demanda-t-il.
Mais nous n’en savons rien, Monsieur, il est parti dix jours avant notre départ pour Naples, de sorte que nous ne l’avons plus vu.
Il était hier au théâtre.
- Où l’a-t-on envoyé ? demanda maman en riant, et quelle nouvelle folie a-t-il fait ?
- Je ne sais pas, mais, vous savez, ce sont toujours les mêmes histoires, je crois que c’est, seulement entre nous je vous en prie, strict secret, je crois qu’il a fait des dettes. Eh ! vous comprenez si c’était quelques milliers de francs, la mère aurait de suite payé, mais c’est une somme assez forte, cinquante mille francs et le père...
- Est-ce que le père ne payera pas ?
- Si fait, car après tout cinquante mille francs ce n’est pas une fortune, ils sont si riches ! Mais par cette dette il veut tenir le jeune homme en échec, il payera mais il veut d’abord lui apprendre. Et le petit est obligé de... partir, de se retourner de tous les côtés, de s’arranger comme il peut avec toutes ses lettres de change.
- Ah ! ha !
- Oui, vous comprenez n’est-ce pas, pendant qu’il n’est pas là on achète ces lettres de change pour la moitié, car il les a faites tout enfant. Je trouve que c’est lâche de jouer avec un enfant, c’est voler.
Et Rossi raconta l’histoire d’un autre jeune homme, qu’il est inutile de raconter ici.
- Mais ses frères, dit maman, sont-ils déjà si sages ?
- Oh ! ses frères c’est autre chose, ils font des dettes mais peu et puis ils ne font pas la même vie; tandis que celui-là est dans la société libérale et...
- Oui, et le père en est mécontent.
- C’est cela, bien qu’au fond il soit libéral aussi, dit Rossi d’un ton dégagé, mais il faut sauver les apparences pour le cardinal qui se fait vieux, très malade et qui est si immensément riche. Vous ne pouvez pas vous donner l’idée de sa richesse, Madame.
- Mais le cardinal a une fille n’est-ce pas ?
- Oui, une fille qui est mariée à un certain Lambertini, seulement je vous en prie, Madame, ne dites pas que c’est moi qui vous le dit, je l’ai moi-même entendu au parterre, ce Lambertini est venu à Rome pour chercher une place à cent francs par mois et il a sollicité au Vatican le droit de porter un grand nom, prétendant descendre du pape Benoît XIV, on a refusé et puis on a arrangé ce mariage, de sorte que ce gueux est riche et à présent par sa femme qui est la fille du...
Oui, oui, mais alors les Antonelli n’ont rien à attendre, il donnera son argent à sa fille.
Oh ! non, pas tout, il est si riche.
De sorte que le pauvre petit Antonelli est...
Dans de difficiles circonstances... oui, Madame, au fond il n’est pas mauvais, mais le père espère l’effrayer, le retenir car vraiment il lui cause beaucoup d’ennuis.
Et où est-il à présent ?
Il est à Rome, je l’ai vu hier ici au théâtre mais ce soir la barcaccia est fermée. Je trouve cela bien mesquin, parce que les abonnements sont suspendus; ces messieurs de la chasse n’ont pas voulu dépenser par cent sous chacun en plus.
Vous avez raison, Monsieur, dit maman.
Rossi devient papillon, Rossi a changé. Ah ! bigre de bigre ! Quand il fut parti, et il est resté longtemps, je me suis retirée dans le fond.
Eh bien, tu vois, dit maman, et nous faisions déjà toutes sortes de suppositions.
Eh, Madame, vous croyez-donc à ce que dit ce fils de monseigneur !
Et pourquoi pas ? Ce qu’il dit est simple comme tout. Je crois très bien qu’il ait été se cacher de ses créanciers, même... dans un couvent.
Peut-être, dis-je, toute désireuse de croire, peut-être mais c’est que voyez-vous je fais de suite les plus sales suppositions et...
C’est comme moi, mais je t’assure que nous avons tort, j’en fais aussi, mais non, vraiment il n’y a là rien d’extraordinaire. Pauvre Petruccio qu’on accusait de toutes les vilenies possibles, pauvre gentil Petruccio.
Je me laisse volontiers influencer par ce discours, je suis donc assez tranquille et surtout contente d’être à Rome. Naples rappelle Nice par son clinquant et par son monde douteux tandis qu’ici c’est autre chose.
Non, écoutez donc, j’espère que Larderel viendra pour les courses. Cet animal m’a bouleversé le cœur et tout !
Mais ma chère, me dit Dina, quelle chance tu as de toujours tomber sur des...
Dévergondés, n’est-ce pas ?
Oui, sur des dévergondés, puisque le mot te plaît. Je ne sais vraiment comment tu fais pour toujours choisir des... des dévergondés !
Que veux-tu ? Je les adore, surtout Larderel. Ah ! Larderel !
Et me voilà de nouveau en extase au seul souvenir de ce divin dépravé !
Pourvu qu’il vienne pour les courses ! J’espère qu’il viendra, j’en suis folle, folle, folle !
Quant à Pietro c’est autre chose, Pietro m’occupe davantage, parce que je le connais, parce qu’il m’aime (qui le sait ?) parce qu’enfin Pietro est un être palpable pour moi, tandis que l’autre n’est qu’une ombre qui m’enthousiasme.
Galantine, c’est-à-dire Torlonia... Ah ! non, ce n’est pas de lui que je veux parler. Je veux parler de Pietro et de Larderel. J’ai la rage des comparaisons. Sans aucun doute Pietro est inférieur, je ne le préfère (et même suis-je sûre de le préférer ?) que par la raison qu’il est, tandis que Larderel n’est pas, ou n est que dans les nuages.
Mes cheveux sont tout frisés, preuve que mon humeur va mieux. A Rome j’ai retrouvé l’appétit et j’ai très faim à présent, mais il est plus d’une heure et tout est fermé.
Faut-il croire comme croit maman ?
Je ne sais, mais je n’ai pas envie de me tourmenter ce soir. Je suis dans ma ville favorite pour le moment, mes cheveux frisent et je vais dormir.