Samedi 22 avril 1876

Le second jour des courses !
Tout autant de monde et bien plus d’animation qu’avant-hier. Je suis tout en l’air.
Le singe qui m’ennuyait tant l’autre soir au théâtre est le prince de Melissano. Altamura nous croyait partis, il arrive tout étonné et fait servir un excellent déjeuner, après lequel vient Torlonia avec Saint-Joseph, tout droit à nous, sans faire de détours. Il n’est pas question de cour, aussi suis-je avec lui comme avec une femme, sans aucune coquetterie. Il n’est pas ivre ce qui lui donne un air très respectable mais ce qui aussi retient sa langue. Avant je le craignais pour ainsi dire, mais à présent je suis, grâce à Dieu, tout à fait à mon aise. Quant à Saint-Joseph c’est un charmant laid excessivement sympathique et qui vous fait vous sentir comme avec un ami.
Depuis deux jours je ne jure que par lui, comme par le feu- z...Zucchini. Je dis feu parce que je ne le vois plus.
J’ai une ravissante toilette aujourd’hui, tout en cachemire blanc. Une chemisette ouverte devant en jabot (comme les chemises que portaient les hommes il y a cinquante ans), des manches froncées vers le coude. Tout cela garni d’une large broderie à jour en soie blanche. La jupe a une ruche brodée en bas et doublée d’un volant de mousseline garni de valenciennes, cet équipage mousseux est un cadre très avantageux pour le pied qui est chaussé d’une bottine en cuir jaune brodée à jour avec de la chenille noir et de l’or. La chemisette est serrée à la taille par un ruban de soie formant pointe devant et tombant naturellement derrière, sans nœud, mais seulement croisé et c’est une agrafe cachée qui le tient. Du tulle blanc autour du cou avec deux longs bouts derrière.
Il y eut un entracte ennuyeux après le départ de ces messieurs jusqu’à notre allée sur la tribune.
- Attendez-donc, dit maman lorsque Torlonia voulait s’en aller, nous irons ensemble dans quelque temps.
Ne retenez pas Monsieur, dis-je, quant à moi je ne retiens jamais personne quand on s’en va, c’est que cela fait plaisir, ajoutai-je en riant.
Il se mit aussi à rire en disant que j’étais sévère et méchante.
J’ai dit que l’entracte a été ennuyeux, pas trop puisque je regardais tout le temps Larderel qui ne faisait que monter et descendre l’escalier de la tribune, courir, se démener, faire cent recommandations (inutiles je parie) à son jockey, tirer son cheval par la queue, entrer au pesage.
Il est mal fait, il n’est pas grand et il porte son chapeau sur la nuque comme un écolier essoufflé.
Nous n’allons à la tribune que pour la courses des gentlemen, Altamura donne le bras à maman et je marche seule, et voilà que un peu avant d’arriver à l’escalier dont l’entrée est empêchée par trente-six tables autour desquelles déjeunent les lions et les lionnes de Naples, un peu avant d’y arriver, dis-je, j’arrive presque sur Torlonia qui cause à droite avec... Larderel. Il me salue ce qui fait que Larderel se penche vers lui et lui demande: Qui ?
Maman à qui j’ai fait de si merveilleux récits de la beauté de cet homme s’est mise à rire. Ah ! chien de chien il y avait de quoi.
Imaginez-vous une figure belle sans doute, pâle, mais je ne sais comment dire, toute bouleversée, toute drôle. Un dos voûté, des jambes qui s’en vont de tous les côtés, et un air si dévergondé ! ...
A sa place, je ne descendrais jamais de cheval.
Cet heureux coquin d’Odescalchi ! Il aura la plus belle femme de Rome. Car la Muliterno, tout en étant bête, est excessivement jolie.
Larderel est laid, tant mieux, c’est amusant de s’occuper d’un homme laid, surtout lorsqu’on l’a vu beau d’abord. J’en ris comme une femme enchantée. Il ne court pas !
Torlonia ne s’approche d’aucune dame, regarde cette dernière course, tourne sur lui-mème, me joint sur la première marche de l’escalier et m’offre son bras; nous marchons vite, suivis de maman avec Altamura.
Je suis contente de trouver la foule au bras de Don Clemente, c’est un cavalier élégant et chic sous tous les rapports. Il me dit que les courses ont fini de bonne heure aujourd’hui, et je lui en exprime mes regrets en ajoutant que j’adore les courses.
Mais restez pour celles de Rome, dit-il, puisque vous avez tant de sympathie pour Rome.
Ah ! Monsieur, cela ne dépend pas de moi.
Encore quelques mots et nous sommes en voiture.
Altamura dit: A ce soir, et Torlonia dit: Bon voyage. Et nous voilà dans un tourbillon de voitures, riant de la beauté de Larderel et du désespoir des policemen qui n’en peuvent plus. Les chevaux à longues guides s’en vont au diable, les voitures s’accrochent l’une à l’autre, les dames crient, les messieurs rient. Les trompettes assourdissent, quel charmant vacarme !
Je n’ai pas eu un seul ennui à Naples, tout s’est passé très bien. Je n’ai été ni trop entourée ni trop seule. Je pars contente, je regrette bien de n’avoir pas été dans le monde d’ici, mais trois jours ne sont pas un espace de temps assez long pour en hurler.
Ne trouves-tu pas Galantine drôle ? demande Dina.
En effet, il est changé, mais c’est parce qu’il n’est pas ivre et peut-être amoureux de la Mechtchersky.
Maman me répète sans cesse qu’il ne s’occupe pas de moi. C’est peine inutile, je le vois bien sans cela, et je ne m’en désespère plus. Depuis qu’on le voit de près, qu’on lui parle, il n’est plus un demi-dieu tout en étant un homme adorable, foi d’honnête femme.
Tout le monde est déjà en ville qu’il fait encore clair et le soleil se couche à peine.
Tout est emballé, je vais à l’instant endosser mes habits de voyage.
Cher Naples, au revoir j’espère, et à de plus heureuses circonstances.
Ces deux jours ont été les seuls jours de courses gais que j’ai eu dans ma vie.
Je n’ai qu’à partir en remerciant Dieu et en le priant de continuer ses bontés.
Amen.