Lundi 17 avril 1876
Un fait bizarre. Tant que je suis contente et gaie mes cheveux frisent admirablement, mais dès que je commence à m'ennuyer, ils deviennent raides et plats comme des bâtons.
Nous devions aller à Pompéi mais il a plu le matin et il pleut toute la journée.
Altamura a été vers cinq heures, je l'ai chargé de me trouvé deux excessivement petits chevaux, comme je n'en ai vu qu'à Naples, tout blancs ou blancs avec un mélange de jaune rosé clair. Je ne sais comment on nomme cette couleur, je sais qu'elle est très rare.
D'après les bonnes aventures Pietro est ici.
D'ailleurs nous aurons de ses nouvelles demain. On a parlé de sa mise au couvent devant Altamura et Altamura a télégraphié ce matin au marquis Filipani à Rome, s'informant de la santé d'Antonelli.
Je lis des romans et je pense. Je cherche à deviner le mot de l'énigme. Je le cherche depuis le matin jusqu'au soir.
Maman vient vingt fois me reprocher ma lecture. Elle voudrait que je fusse avec eux pour soutenir la conversation ou pour écouter ses avanies. Mais je m'enferme et suis vraiment comme dans un couvent. La plupart du temps enfermée à lire. Je ne trouve rien à écrire, j'ai déjà raconté mes derniers regrets, mes craintes, mes suppositions, et à moins de me désespérer, ce qui serait bête; ou de me réjouir et prendre tout en rose, ce qui serait plus bête encore, je n'ai rien à dire. J'attends et je m'ennuie, je m'ennuie et j'attends.
Cependant souvent l'envie me prend d'analyser tout de nouveau et de chercher à deviner... Non, non, il vaut mieux m'abrutir en lisant, vous voyez bien que mon esprit est loin du calme et de la gaieté, et parfois ma poitrine devient si oppressée que je pleurerais volontiers. Non, il ne faut pas faire d'histoire comme on dit en russe, autant que possible restons dans le domaine de l'abrutissement.
Triste domaine, mais que faire ?
Tout d'un coup l'idée me vient qu'il m'a simplement abandonnée. Oh ! alors il faudrait penser qu'il eût menti le dernier soir, qu'il eût menti comme le plus habile scélérat ! Non je suis une canaille mais j'ai peine à croire à tant de lâcheté. D'ailleurs il n'avait aucun but pour me tromper.
Voyons, pourquoi ?
Scélérat, faible ou victime ? Voilà.
Et s'il n'était qu'un jeune étourdi ?!
Non, voyez bonnes gens, voyez ma position, je me suis donc laissée tromper, j'ai pris des vaines phrases pour de la vérité ? Non, non, non, je ne veux rien décider encore. Je ne veux rien dire, je ne ferais que me tourmenter et déchirer ma pauvre âme par mille doutes aussi humiliants que tristes.
Dieu, s'il venait !
Mais écoutez ceci: Altamura arrive à dix heures, ne pouvant traverser le salon je passe par le corridor pour aller voler des cigarettes dans la chambre de Walitsky qui est à côté du salon. La boîte de cigarettes n'étant pas décachetée je m'apprête à sortir sur la pointe du pied quand j'entends le nom de Pietro et reste clouée à ma place.
— Mais Antonelli est à Rome, dit Altamura.
— Mais quel Antonelli ?
— Le comte Pierre, Madame, je viens de recevoir cette dépêche, tenez.
— Voyons, dit maman et elle lit ceci:
"Napoli, Vincenzo Altamura. Comte Pietro Antonelli è in Roma".
Je cours chez moi et tombe sur le canapé. J'ai froid, je pleure. Alors je ne me suis pas trompée, on l'avait éloigné ou il s'était éloigné à cause de moi !
Il est à Rome. Depuis quand ? Où a-t-il été ? Il ne m'en a rien dit, il a menti tout le temps et je me croyais aimée et je croyais en quelque chose dans ce monde. On a bien raison de dire bas-monde il est en effet bas notre monde tellement bas et vil que j'en suis dégoûtée à mon âge.
Quand donc cesserai-je de croire tout à fait ? Quand donc répondrai-je à ce que me diront les hommes par un sourire de mépris sur les lèvres et de froid dégoût dans le cœur ? !
Est-il possible qu'il n'y ait ni amour ni vérité, et que ces deux mots ne soient développés que dans les livres ?
Mais ceux qui écrivent les livres, où ont-ils puisé les belles choses qu'ils racontent si bien ?
Ne confondons pas Pierre Antonelli avec tout le monde, et ne disons pas - l'amour n'est qu'un mot - parce que Pierre Antonelli a osé n'en faire qu'un mot.
Pour cette fois encore détrompons-nous. Je pensais qu'en-fin me voilà aimée par un homme que je ne hais pas, c'est pour la première fois, quel bonheur I Ah ! bien oui. Ah ! bien oui. Ah ! bien oui ! Je pleure et je me moque de moi.
C'est comique et triste. Eh bien, me suis-je écriée mentalement, allons à Rome !
Non, ma fille, tu resteras à Naples, tu iras voir Pompéi, tu monteras sur le Vésuve, tu visiteras la Grotte d'Azur et celle du Chien, tu admireras le musée, tu assisteras aux courses de jeudi et tu ne partiras que samedi.
Qu'as-tu besoin de courir après un homme. Si du moins tu l'aimais follement ce serait une excuse, peut-être, mais comme ça !
Je comprends bien ton dépit, et qui ne serait pas dépité ?
Je ne ferai pas un pas. Ceux qui veulent peuvent en faire un pour moi. Eh ! dois-je m'inquiéter d'un homme qui tant que je suis devant ses yeux me fait la cour, et dès que je suis loin s'en trouve bien aise et ne se dérange pas plus que ça ? ^1^
Aussi je ne m'inquiète pas de lui comme d'un homme, mais bien comme d'une vexation de plus. Aurait-il la figure de Pandola, de Zucchini, de don Alphonso ou des Odescalchi, que cela serait la même chose. Je ne l'ai aimé pour ainsi dire que parce qu'il m'aimait. Je ne parle pas par dépit et en colère. D'ailleurs j'ai toujours dit la même chose. Et je vous jure que les messieurs que je viens de nommer ne me seraient ni moins ni plus que Pietro s'ils m'avaient fait croire qu'ils m'aimaient.
Il est libre, il est à Rome. Mais il est inutile de penser qu'il viendra à Naples.
Comme c'est dommage pourtant d'être vouée aux ennuis comme je le suis !
Loin de désirer le départ pour Rome je le retarde, car l'incertitude peut bien se changer en affront. Sans cela ma position est fausse et maman et Dina et Walitsky commentent les derniers événements mais n'en disent rien par délicatesse, il serait bien plus délicat d'en parler. D'ailleurs je me tais et ils ne commencent pas les premiers. Je vais commencer à l'instant.
J'en reviens et ça ne prend pas. On répond à peine.
Je sens une espèce de bien aise pour le moment. Je méprise profondément Antonelli, soit qu'il ait été trompé, soit qu'il ait agi volontairement. Car il se peut bien qu'au lieu de le contrarier on lui ait dit de partir sous un prétexte quelconque et qu'on l'ait retenu jusqu'à mon départ. Voyez comme je pèche vers l'indulgence. Que voulez-vous je suis clémente. Mon nom aurait dû être Clémence, ce serait le pendant de celui de Torlo-nia, ce cher ivrogne qui ne m'a pas trouvée à son goût. Est-il bête ce Torlonia. Il a trente mille francs par an, je lui en apporterai soixante mille ou soixante dix mille. Cela ferait cent mille ensemble. Soixante-dix mille francs de rente représentent un million quatre cent mille françs de capital au taux légal de 5 pour 100. Je vous assure que ce n'est pas à dédaigner. Mais il ne savait pas. Nous serions mari et femme, il me maltraiterait certainement mais cela ne me ferait rien. Un beau jour quand je serai mariée je lui dirai tout cela. Nous en rirons et nous regretterons peut-être.
Ah ! bigre, aller à Rome ! Ah ! bigre de bigre, non ! Je vous prouverai, chers lecteurs qui ne lirez jamais, jamais ce journal, je vous prouverai que je dis bien des bêtises et que j'ai fait beaucoup moins. Me voilà en guerre avec le signor cardina-lino. Que Dieu m'envoie l'occasion et je combattrai dignement.
[En travers: Ah ! bien oui I]
Je voulais être bonne, je n'avais pas une mauvaise pensée, je n'avais pas même l'idée d'une méchanceté et voyez ! Mais s'il ne m'aime pas cela lui est bien égal c'est que ce qui est arrivé n'est pas de sa faute et alors ma colère n'a pas raison d'être. Ne décidons rien, attendons. Il ne faut rien précipiter et dans la précipitation même il faut garder une certaine mesure et un certain calcul. Ne soyons pas bête, amusons-nous à Naples, faisons les choses naturellement comme si rien n'était.