Journal de Marie Bashkirtseff

A douze [heures] nous nous mettons en route pour Pompéi. Nous allons en voitures car la route est belle et l'on peut admirer le Vésuve, les villes de Castellamare et Sorrento, etc. Altamura me laisse conduire son cheval et monte dans le landau.
Le service des fouilles est admirablement fait. C'est une chose curieuse que de parcourir les rues de cette ville morte. Nous avions pris une chaise à porteurs et maman et moi nous nous y reposions, chacune à son tour.
Ces squelettes sont affreux, ces malheureux sont dans des poses déchirantes. Je regardais en sifflant les débris des maisons, les restes des fresques et tâchais de reconstruire tout cela dans mon imagination, de repeupler ces maisons et ces rues. Quelle effrayante force que celle qui a englouti toute une ville !
J'entendais maman qui parlait de mariage, la femme, disait-elle, est faite pour souffrir, même avec le meilleur des maris.
La femme avant le mariage, dis-je, c'est Pompéi avant l'éruption et la femme après le mariage c'est Pompéi après l'éruption.
Peut-être ai-je raison. Je suis très fatiguée, inquiète, chagrinée. Nous ne sommes de retour qu'à huit heures et nous trouvons la carte du comte Gerhard de Doenhoff, chambellan de Sa Majesté l'empereur d'Allemagne et roi de Prusse, et maréchal de la Cour de son Altesse Royale Monseigneur le prince Charles de Prusse; et une dépêche de Nice. C'est de cette dépêche qu'il faut s'occuper. Un paiement de douze mille francs mais il y en a tant de ces paiements. Il est bien temps que j'aille mettre ordre à ces malheureuses affaires si embrouillées. Il y a beaucoup de dettes, quelque chose comme soixante mille francs. Ces dettes amènent les huissiers et autres horreurs, assez de cela, en en parlant je n'y porte aucun remède et ce pauvre journal qui n'est rempli que de roses et de leurs épines, serait offensé par l'énumération de pareilles saletés. Il n'y a pas de chef dans la maison, ô Français ! voyez où mènent les républiques ! J'allais déjà me désespérer quand Dieu m'a calmée par la pensée que j'arrive aux termes des ennuis, que je vais au sein même du volcan, en Russie. C'est là qu'il faudra de l'activité et les plaintes ici sont ennuyeuses et inutiles.
Je suis bien brisée, je vous assure. Cette dépêche m'a dérangé la soirée que j'espérais passer entre un roman et des pensées d'Antonelli.
Je suis allée prendre le thé avec tout le monde et sans me quereller j'ai dit combien je serais heureuse si je pouvais être débarrassée de ma chère famille. Maman ne s'en fâche pas, elle le désire aussi beaucoup sachant combien cela me serait délicieux.
— Si Galantine (Torlonia) savait ce que tu as, il t'épouserait tout de suite, dit-elle.
— Vous croyez donc que je désire tellement Galantine ?
— Sans doute, tu le désires.
— Eh bien, c'est vrai, dis-je simplement, je le prendrais, il me battrait, mais je le prendrais volontiers quand même. Si vous saviez comme je suis lasse de cette vie III!
— Je sais, et si tu pouvais entendre ma prière de chaque instant tu saurais combien je demande à Dieu de te contenter.
A la suite de cette conversation nous avons imité la Desclée et la Ristori, et je m'en retourne chez moi soulagée.
Mon voyage en Russie est de la plus haute importance. D'abord et avant tout c'est le procès qu'il faut finir d'une façon ou d'une autre. Ensuite il y a Monsieur mon père. Il ne s'agit plus ni de mari ni de femme, il y a un père, une mère et leur fille. Il est nécessaire au repos de ma vie que mon père paraisse dans le monde avec moi. Il faudra donc gagner ce père. Et après, il y a peut-être Miloradovitch. J'ai dit d'ailleurs tout ce que j'en savais. Je ne suis pas encline à le désirer. Il a vingt-et-un ans, la fortune serait entre les mains du vieux père aveugle ou de la mère qui est une vieille intrigante de mauvaise conduite, qui a eu pour amants tous les juifs de la terre. Le jeune homme ne recevrait cette bienheureuse fortune qu'à la mort de ses parents dont il est le seul hériter. Mais la race des Miloradovitch est célèbre pour son avarice et arrivé à l'âge de trente ou quarante ans il deviendrait aussi avare que son père.
Dans une grande famille en vue de tout le monde peu importe que le mari aime ou n'aime pas sa femme. La femme d'un Mechtchersky, d'un Gortchakoff, d'un Doria, d'un Torlonia doit avoir calèche, de chevaux, livrée et doit tenir salon ouvert; pour le nom, pour les convenances, le mari peut la détester et la mépriser, mais elle est la mère de son fils, sa femme, elle porte son nom, et noblesse oblige. Tandis qu'un Miloradovitch tout noble et tout riche qu'il est se fiche bien de tout cela, enseveli qu'il est dans sa ville de province où on le regarde comme il le veut bien et autant qu'il veut bien le permettre.
Il se moque bien de ce qu'on dira, il enferme sa femme, ne lui donne pas le sou et regarde tout le monde du haut de sa stupidité. Voilà pourquoi je crains Miloradovitch, tant qu'il aimerait tout irait bien, mais une fois l'amour passé: rentrez chez vous, madame, et ne me dérangez plus !
Voilà mes trois buts de voyage. Le troisième est le moins important, et je crains. Je n'aurais pas le courage de refuser l'offre et c'est pour cela que je désirerais qu'il me fût possible de l'éviter de façon à ce que ce ne soit pas ma faute et en même temps... C'est difficile à expliquer, j'espère que vous comprendrez.
Alors Antonelli est à Rome. Il est à Rome, il sait que je n'y suis plus et il ne va pas où je suis ? Voilà un singulier amour.
Il me sait à Naples pour quelques jours et il attend mon retour... oui, s'il l'attend, mais si on lui a défendu de songer à moi et s'il s'est résigné ? Comme je mépriserais un pareil homme !
Quand je vous dis que je n'ai pas de chance. J'ai eu tort de regarder Pietro autrement qu'un charmant enfant. Il a vingt-trois ans cependant et s'il m'aime, l'amour devrait lui donner un peu de force de caractère. Eh bien pas du tout. Tout cela prouve qu'il ne m'a pas aimée sérieusement. C'est fâcheux, c'est désagréable, c'est vexant.
Je veux bien faire la part des circonstances, mais je ne puis rester aveugle sur sa conduite étrange et froide. Il m'aime et il ne s'inquiète pas seulement où je suis ! Il m'aime et il s'en va au diable, revient quand on le lui permet, ne me trouve plus, et cela lui est bien égal, et il ne va pas me chercher I!
— Vous avez lu beaucoup de romans, me dit-il un soir, vous avez l'imagination montée et il vous faut toujours de l'extraordinaire.
Peut-être a-t-il raison. Et pourtant non, je ne demande rien que de très simple. Il aime ou il n'aime pas ? Voilà toute la question.
— Alors vous ne me trompez pas ? lui dis-je le dernier soir, vous n'inventez pas ?
— Oh ! je vois ce que c'est, répondit-il, vous avez pensé que j'ai parlé à mon [père] et qu'il a été contre et qu'on me renvoie !
N'est-ce pas que vous avez pensé cela ?
Le diable m'emporte si je sais ce que je pensais et ce que je pense !
Si je pouvais, je resterais encore un mois à Naples, malgré tout le déplaisir que cela me causerait, pour voir si intrigué par une aussi longue absence, ce héros de carton, ce crieur de bêtises ne ferait pas quelque pas timide et en cachette des grands.
D'ailleurs je ne vois pas pourquoi ces gens seraient contre. Je ne le désire pas, sa famille me semble un grand trou noir et effrayant qui m'engloutirait, mais je me demande pourqoi je ne suis pas bonne pour leur fils ?
S'ils venaient tous me demander de consentir je ne consentirais pas. Cette famille noire, hypocrite me semble terrible, ces frères jaunes et jésuites me rappellent Mme Tutcheff. C'est aussi l'avis de maman. Ils me mangeraient.
Il faut arranger les affaires et passer l'hiver prochain à Rome, et en allant dans le monde je suis certaine de trouver ce qu'il me faut.
Si personne ne m'achète j'achèterai quelqu'un, peut-être Torlonia.
Pensez seulement ! J'arrive vendredi à Rome et aussitôt moi arrivée Pietro se sauve ! Ah ! bigre, si pareille chose arrivait. Je vais prier Dieu pour qu'elle n'arrive pas.
Eh I que m'importe tout cela ! Quand c'est le duc de Hamilton que j'aime, lui seul et jamais personne d'autre I
Ne vous étonnez pas de cette sortie. Je viens de rester couchée sur cette chaise longue pendant dix minutes et il m'a suffi de ces dix minutes pour m'assurer pour la millième fois que je n'aime personne, qu'aucune des sensations que font naître en moi tous ces faquins n'est digne du nom d'amour, qu'à aucun d'eux je ne pourrais dire: je t'aime I Et que si je leur disais dans un moment irréfléchi je m'en repentirais et me sentirais excessivement humiliée. Cela ne prouve pas que je sois faite autrement que les autres, mais cela prouve que je ne les aime pas, tandis que lui, je l'aime, malgré les années, malgré l'absence, malgré tout, comme une ombre, comme un souvenir, comme un rêve !
Moquez-vous ! Nommez-moi folle ! Vous ne me comprenez pas !
Je me souviens à peine de lui, comme d'un rêve et pourtant je le reconnaîtrais entre mille. Attendez, attendez, j'irai le trouver, il faut que je voie cette idole de mon âme, cette ombre, ce soleil. Peut-être le trouverai-je noyé dans le vin, gras à faire peur, abruti... Non, cela ne se pourrait, mon Dieu ne saurait devenir une masse grossière. Je le retrouverai tel que je l'ai vu. Je pourrais bien le voir à présent, mais cela ne servirait à rien puisque je ne pourrais le voir que de loin, dans la rue et au théâtre. Je peux le rencontrer dans le monde, le connaître, lui parler !
Quand donc cela sera ? Dieu le sait. J'aurai patience. A peine mariée je n'y songerai plus, mais au bout d'un certain temps il me reviendra, il m'abandonne quelquefois pendant des mois entiers puis tout d'un coup comme ce soir il revient comme un coup de foudre et comme une éruption du Vésuve et engloutit et pulvérise tout I Je ne l'aime plus comme un homme, mais je l'ai déjà dit comme une étoile, comme un dieu si éloigné de moi que je n'y songe même pas comme à un de mes semblables.
Cet amour d'enfance qui dure jusqu'à présent n'éloigne pas de moi la pensée des autres hommes, il est si différent de ce que les autres m'inspirent I II ne m'empêche pas d'aimer, de pleurer, de crier pour les autres.
L'amour qu'on a pour Dieu empêche-t-il d'aimer les hommes ? Non, certes. J'ai trop de choses en moi et Dieu et les hommes ne me suffisent pas, il me faut encore un Hamilton, qui est mon dieu sur la terre, dieu matériel, dieu profane mais il me faut ce dieu à ma nature païenne, à mon cœur perverti, à mon âme folle, vile, petite et sublime.