Journal de Marie Bashkirtseff

Qui a dit que j'étais amoureuse d'Antonelli ? Voilà une idée ! Laissons-le pour le moment.
Où avais-je la tête quand je ne remarquais pas celui que je nomme le blond sympathique ! Lui qui me regardait tout autant que Pietro ! Savez-vous qui est le blond sympathique ? Je vais vous le dire. C'est le duc Clément Torlonia. Riche par lui-même il héritera de son oncle, le fameux millionaire prince Alexandre Torlonia. Et je n'ai seulement pas fait attention à lui ! Je m'en suis mangé les ongles depuis ce matin. Je vais me promener avec Dina à Borghése, au Pincio, au Corso pour le rencontrer. Ah ! vous pouvez être tranquille, aucun de ses gestes et regards ne sera plus perdu pour moi.
Car enfin, Antonelli est charmant, gentil, tout ce que l'on veut mais Antonelli n'est pas le compagnon qu'il me faut pour entrer dans la tombe, comme il dit. Il est le troisième fils, et en admettant une chance impossible, tout ce qu'on lui donnera, le maximum enfin ne s'élèvera jamais à plus de cent mille écus, cinq cent mille francs = vingt-cinq mille francs de rente = la misère.
Je le regrette bien, c'est ce que je dis tout le temps à Dina pendant que nous parcourons les allées presque désertes de la villa Borghése.
Don Alphonse, (Doria blanc) est à cheval, celui-là ne me crache pas dessus, il me semble facile même, pas comme son immobile, grave et immense frère.
Les Doria, Odescalchi, Pandola, Torlonia voilà ce qu'il me faudrait, et non la petite bière que j'ai.
Je les vois tous et je rage de ne pouvoir les connaître. Ce sont des hommes plus ou moins sérieux et incapables de farces ! d'Antonelli, et même Antonelli, nous ne l'aurions jamais connu sans Rossi. Ah ! voyez-vous c'est désolant d'être comme moi ! Ils me regardent, si je les connaissais, qui sait ? Il n'y a rien d'impossible en cela, Bruschetti m'aime, pourquoi un autre ne m'aimerait-il pas.
Enfin vous comprenez bien ma pensée n'est-ce pas. Je suis lasse de mon existence et il est temps d'aller occuper une place digne de moi dans le monde. Et voilà !
Et puis les plobsters comme je disais dans le temps, doivent m'appartenir, je rage, je les désire, je maudis notre position. Réduite à des regardations [sic] de théâtre ou de rue ! Encore qu'on voudrait me connaître, comment, où, par qui ? Ah ! bigre de bigre, chien de chien, tigre et hyène.
Maman est au lit, c'est moi, Dina et Walitsky qui recevons Plowden, encore un qui me veut. Quant à lui je ne le déteste nullement et il m'est parfaitement indifférent. C'est un fin renard. D'ailleurs il est excessivement aimable et empressé auprès de moi. Il est jaloux d'Antonelli. Botkine vient vers neuf heures et nous prenons du thé.
Mais on frappe, je vais moi-même ouvrir pour cacher ma rougeur. C'est Antonelli.
Aussitôt Plowden se lève, prétexte une soirée et s'en va visiblement contrarié.
Quant au cardinalino, il a sans doute mangé de la viande à l'ail. Et à cause de cela, pour ce soir du moins, il disparaît entièrement de mon horizon.
Il est le premier homme qui tout en étant mon favori est aussi le favori de toute la maison. Maman l'adore, Walitsky l'aime beaucoup, Dina rougit en le voyant, moi je l'aime aussi. Il n'est pas dans les conditions voulues, sans cela je l'aimerais tout à fait.