Journal de Marie Bashkirtseff

Jour plein d'événements et d'émotions nouvelles et agréables et terribles.
D'abord un très bon déjeuner chez Spillmann aîné.
On a parlé de la différence qui existe entre la religion catholique romaine et la nôtre.
— Si nous allions à cheval !
— Oh ! oui, allons à cheval.
Je vais mettre mon amazone et à quatre heures et demie me trouve en dehors de la porte du Peuple Où le cardinalino m'attend avec deux chevaux.
Pour me mettre en selle c'est toute une histoire, Antonelli manque de force ou d'adresse deux fois, puis Walitsky, enfin le palefrenier y parvient.
Maman, Dina et Walitsky suivent en voiture.
— Prenons par ici, dit mon cavalier.
— Prenons.
Et nous sommes entrés dans un espèce de champ vert et gentil, endroit qu'on nomme la Farnesina.
Je me sentais mal à cheval, et le cheval était mauvais.
— Quelle idée avez-vous de me faire galoper quand je ne puis pas ! dis-je impatientée.
Au dessus de ce champ se trouve une colline, Pietro tourna à droite et nous sommes allés par un chemin très irrégulier et où la voiture ne pouvait plus suivre.
— Voyez mon gant qui s'est déchiré, dis-je en le lui montrant.
— Je reconnais la main, c'est la main du Campidoglio, donnez-là moi à baiser.
— Non, non, je ne veux pas, quelles sont ces idées !
— Et au Campidoglio !
— Là c'était autre chose, et là j'ai fait une bêtise. Laissez, laissez ou je vous jure de ne plus jamais aller à cheval avec vous !
— Comment, vous pensez que c'est mal !
— Sans doute, d'ailleurs vous n'oserez pas.
— Oui, oh si j'osais je...
— Mais vous n'oserez pas.
— Et pourquoi ?
— Parce qu'un homme comme il faut doit savoir comment se conduire.
— Ça c'est vrai. Montons cette montagne, voulez-vous ?
— Mais il n'y a pas de chemin.
— Oui, oui, je sais, on peut monter.
— Eh bien.
— Et nous nous mîmes à monter une montagne, sans chemin et sans sentier tracé.
— Comme c'est beau ici, dit-il, suivez, suivez-moi.
Et je le suivais.
— Vous savez, reprit-il, je suis l'homme le moins poétique, eh bien il y a des moments où je le suis, à présent par exemple, ici.
— Oui, dis-je, il fait beau ici, cet air me fait du bien.
Nous étions arrivés au sommet, droit dans un groupe de moutons, gardés par deux bergers, auprès d'une cabane. Faustulus et Acca Laurentia ? !
— Allez voir si nous pouvons descendre par là, lui dis-je.
— Non, dit-il, en revenant nous prendrons le même chemin, seulement vous prendrez garde, ajouta-t-il en prenant les rênes de mon cheval et en l'attirant vers soi.
— Comme je vous aime, dit-il en me regardant dans les yeux.
— Ce n'est pas vrai.
— Vous ne me croyez pas, mais pourquoi Bon Dieu !
— Parce que ce n'est pas vrai, ne me dites pas cela, ne m'énervez pas !
— Mais quand je vous dis que je vous aime, comment faut-il le dire !
Je ne m'attendais pas à cela à force de m'y attendre, je baissai les yeux, je devins confuse, fâchée.
— Oh ! [Mots cancellés: m'écriai-je] ne me parlez pas ! Un mot de plus et je vous donne des coups de cravache, m'écriai-je furieuse, cet élan de colère me sauva, sans cela je le battais et fondais en larmes. J'avais honte, j'étais prise au dépourvu; à force de préparer des phrases pendant mes longs loisirs à Rome, je n'ai rien trouvé à dire, j'étais bête. Il me prit la main.
— Marchons ainsi, dit-il, c'est si bon.
— Mais regardez donc, ces bergers qui nous regardent, ayez honte devant eux ! disais-je en me détournant.
— Ils ne nous connaissent pas, venez.
— N'importe, laissez-moi, ou je vous cravache ici, et je lui mis la cravache sur la figure.
— Je serai très heureux d'être battu par vous, dit-il sans bouger.
— Oui, vous savez bien que je vous battrai pas et j'éclatai de rire, allez, descendez.
— Je vous aime tant.
Je perdais la tête.
— Mais non, vous ne m'aimez pas, vous plaisantez.
— Je plaisante, s'écria-t-il, mais je vous jure que non, comment oserais-je plaisanter !
— Ah ! c'est vrai, vous n'oseriez pas.
— Sans doute non, mais pourquoi vous éloigner, attendez un instant, écoutez-moi, je ne sais pas faire une déclaration, je parle comme je sens - il parlait vite.
— Prenez garde, mon cheval va tomber.
— Je voudrais bien que le mien tombât.
— Oh ! ho I
— Je suis au désespoir.
— Qu'est-ce que c'est que le désespoir ?
— C'est quand un homme désire une chose et qu'il ne peut pas l'avoir.
— Vous désirez la lune ?
— Non, le soleil.
— Où est-il ? dis-je en regardant à l'horizon, il est couché je crois.
— Non, il est là, qui m'illumine, c'est vous.
— Bah ! bah.
— Je n'ai jamais aimé, je déteste les femmes, je n'ai eu que des intrigues avec des femmes faciles.
— Et en me voyant vous m'avez aimée.
— Oui, à l'instant même, le premier soir, au théâtre.
— Vous avez dit que c'était passé.
— J'ai plaisanté.
— Comment puis-je savoir quand vous plaisantez, et quand vous êtes sérieux !
— Mais cela se voit.
— C'est vrai, on voit toujours quand une personne dit vrai, mais vous ne m'inspirez aucune confiance et vos belles idées sur l'amour encore moins.
— Quelles sont mes idées, je vous dis que je vous aime et vous ne me croyez pas !
— Non, je ne vous crois pas.
— Oh ! dit-il en se mordant les lèvres et en regardant de côté, alors je ne suis rien, je ne puis rien.
— Allez, faites l'hypocrite, dis-je en riant.
— L'hypocrite ! s'écria-t-il en se retournant comme un furieux, toujours l'hypocrite, voilà ce que vous pensez de moi !
— Et autre chose encore, taisez-vous, écoutez ! Si en ce moment un de vos amis pouvait passer, vous vous tourneriez vers lui et lui feriez un signe avec l'œil et vous ririez !
— Moi, hypocrite, eh alors, oh ! si j'étais ainsi, oh ! bien, bien.
— Vous martyrisez votre cheval, descendons.
— Vous ne voyez pas que je vous aime, dit-il encore, en cherchant mes yeux et en se baissant vers moi avec une expression d'empressement et de sincérité qui m'a fait palpiter comme jamais et rien au monde.
— Mais non, dis-je faiblement, non, ah ! Dieu, descendons !
Toutes ces tendresses étaient entremêlées de préceptes d'équitation.
— Peut-on ne pas vous admirer, dit-il en s'arrêtant quelques pas plus bas que moi et, en me regardant: Donnez un coup de cravache à votre cheval, tenez-vous bien en selle, prenez garde.
— Vous êtes belle, reprit-il, seulement je crois que vous n'avez pas de cœur.
— Au contraire, j'ai un excellent cœur, je vous assure.
— Vous avez un excellent cœur et vous ne voulez pas aimer.
— Cela dépend.
— Vous êtes l'enfant gâtée, n'est-ce pas ?
— Pourquoi ne me gâterait-on pas, je ne suis pas difforme, j'ai de l'esprit, je ne suis pas ignorante, je suis bonne, seulement je suis emportée.
Nous descendions toujours, mais pas à pas, car la descente était très rapide, et les chevaux s'accrochaient aux inégalités du terrain, aux trous, aux touffes d'herbe.
— Moi, j'ai un mauvais caractère, je suis furieux, emporté, colère, je veux me corriger. Sautons ce fossé, voulez-vous ?
— Non et je passai par un petit pont pendant qu'il sautait le fossé.
— Allons au petit trot jusqu'à la voiture, dit-il, car nous avions fini de descendre.
— Bien et je mis mon cheval au trot, mais à quelques pas de la voiture il prit le galop, je tournai à droite, Antonelli me suivit, mon cheval passa à un galop très rapide, j'essayai de le retenir, mais il prit la carrrière. La plaine était grande, je courais et mes efforts étaient vains. La rosse s'était emportée, je tirais le mors, mon chapeau dansait, mes cheveux tombèrent sur mes épaules, le chapeau roula par terre, je faiblissais, j'eus peur.
J'entendais Antonelli derrière moi, je sentais l'émotion qu'on devait éprouver dans la voiture, j'eus envie de sauter par terre, mais le cheval allait comme un trait. C'est bête d'être tuée ainsi pour rien, pensai-je, car je n'avais plus de force, il faut qu'on me sauve.
— Retenez-le ! criait Antonelli qui ne pouvait me rattraper.
— Je ne peux pas, dis-je à voix basse.
Mes bras tremblaient, un instant encore et j'allais perdre connaissance, quand il arriva tout près, donna un coup de cravache à la tête de ma monture, et je saisis son bras, tant pour me retenir que pour le toucher.
[En travers: Ce qui est vrai est ceci ! car je l'aime.]
Je le regardai, il était pâle comme un mort, jamais je n'ai vu une figure aussi bouleversée.
— Dieu, répétait-il, quelle émotion vous m'avez causée.
— Oh ! oui, sans vous je tombais, je ne pouvais plus le retenir, à présent c'est fini, oh ! bien c'est joli, ajoutai-je en essayant de rire, qu'on me donne mon chapeau.
Walitsky et Dina étaient descendus, nous nous approchâmes du landau, maman était hors d'elle, mais elle ne me dit rien, elle savait qu'il y avait quelque chose et ne voulait pas m'ennuyer.
Je m'arrangeai aussi bien que possible et nous sortîmes sur la grande route.
— Nous irons, doucement, au pas, jusqu'à la porte.
— Oui, oui.
— Mais quelle peur vous m'avez faite ! Avez-vous peur ?
— Non, je vous assure que non.
— Oh que oui, je le vois.
— Ce n'est rien, rien du tout.
Et au bout d'un instant nous nous remîmes à décliner le verbe aimer sur tous les tons.
Il me raconte tout depuis le premier soir qu'il m'a vue à l'Opéra. Et puis qu'en voyant Rossi sortir de notre loge il sortit de la sienne et alla à sa rencontre.
— Je le connais très peu, Rossi, mais il connaît beaucoup ma famille et m'a vu tout petit. J'ai fait l'aimable, l'empressé auprès de lui, et en me voyant comme ça il a commencé à me tutoyer.
— Vous étiez dans la loge de ces dames, je lui ai dit, ce sont des Danoises ? Non, des Russes, alors je l'ai prié de me présenter.
Je raconte aussi comment la conversation tomba sur lui le même soir, comment ses regards obstinés m'ont intriguée, comme ne le voyant nulle part nous avons pensé qu'il n'existait pas.
— Vous savez, dit-il, je n'ai jamais aimé personne, ma seule affection était pour ma mère, tout le reste... je ne regardais jamais personne au théâtre, je n'allais jamais au Pincio, c'est bête tout ça et je me moquais de tout le monde, et à présent j'y vais.
— Pour moi.
— Pour vous, [Mots noircis: je suis] obligé.
— Obligé ?
— Par une force morale; sans doute je ne pourrais produire plus d'effet sur votre imagination si je vous récitais une déclaration de roman, mais c'est bête. Je ne pense qu'à vous, je ne vis que par vous, je me tuerai etc, d'abord, l'homme est une créature matérielle, il rencontre une foule de gens et une foule d'autres pensées l'occupent; il mange, il parle, il pense à autre chose. Mais je vous assure que je pense souvent à vous, le soir.
— Au club, peut-être ?
— Oui, au club, quand la nuit vient je reste à songer, je fume et je pense à vous, puis surtout lorsqu'il fait sombre, quand je suis couché à trois heures du matin, je pense, je rêve, j'arrive à une telle illusion que je vous crois là, alors je trouve tant de phrases, tant de choses à dire, et puis rien, alors je suis furieux, je me dis, demain matin j'irai, et le matin vient et le courage manque.
— Ou le désir.
— Non, le courage. Vous aimez quelqu'un à Rome ?
— Non.
— A Nice ?
— Personne.
— En Europe ?
— Personne.
— Vous ne voulez pas aimer.
— Ce n'est pas cela, mais je ne veux pas jeter mon amour à un homme qui ne m'aime pas, pour qu'il m'humilie et l'abime, j'aimerais peut-être si je me savais être très aimée.
— Je vous aime.
— Vous ne savez pas vous-même ce que vous dites, vous ne me connaissez pas.
— Il n'y a pas besoin de connaître, cela vient au premier moment.
— Je ne vous connais pas, je vous aime dix fois peut-être.
— [Mots noircis: Vous savez, interrompit-il, je suis très mal en famille, je suis ennuyé, malheureux.
— On ne vous aime pas ?
— Non, mais je suis mal.
— Pourquoi ne pas me croire.
— Ah ! mais vos idées sur l'amour ne sont pas rassurantes.
— Comment ?
— Sans doute, l'amour éternel c'est la tombe, dites-vous.
— Oui, c'est la tombe de l'amour.
— Et moi je vous dis que c'est sa naissance.
— Vous voyez, nous sommes d'avis opposés, il faut essayer ensemble, l'amour éternel c'est la tombe, entrons dans la tombe.
— Je comprends, reprit-il au bout d'un instant qu'on aime douze, treize ans, après vient l'amitié.
— L'amitié, c'est désagréable !
— Non, au contraire, c'est très agréable, mais un mari et une femme les premiers [Mots noircis: vingt-quatre mois ] ne se quittent pas, ne... enfin on ne peut pas toujours durer.
Il se faisait sombre et il parlait en regardant devant lui.
— Je n'entends pas bien, lui dis-je, vous avalez les mots, voilà la porte.
— Elle est encore loin... quand cela commence avec trop de force, ça ne dure pas longtemps, tandis que si ça commence peu à peu, cela va toujours en augmentant. Je ne dis pas que je vous aime à la folie...
— Vous voyez ! interrompis-je.
— Attendez, attendez, cela vaut mieux ainsi, mais, reprit-il, je n'ai jamais éprouvé ce que j'éprouve à présent, je pense à vous, je sors pour vous, [Mots noircis: la preuve,] c'est que depuis que vous n'allez plus à l'Apollo je n'y vais plus. C'est surtout quand je suis seul que je songe, je me représente en imagination que vous êtes là, je vous assure je n'ai jamais senti ce que je sens, d'où je conclus que c'est de l'amour. Je désire vous voir, je vais au Pincio, je ne vous trouve pas, je suis furieux, puis... je rêve, c'est comme ça que j'ai commencé à éprouver le plaisir de l'amour.
— Quel âge avez-vous ?
— Vingt-trois ans, j'ai commencé la vie depuis dix-sept ans, j'ai eu le temps de devenir amoureux cent fois, je ne le suis pas devenu, je n'ai jamais été comme ces garçons de dix-huit ans qui tiennent une fleur, un portrait, c'est bête tout ça.
— Oui en six ans on a le temps, dis-je comme à moi-même. Puis on parle du Campidoglio.
— D'abord je vous ai prise pour une femme que je déteste, pour Casta.
— Qui est Casta ?
— Je ne sais pas, une femme du demi-monde, c'est pour cela que j'ai mal agi et je vous ai quittée.
— Oui.
— Mais après j'étais convenable n'est-ce pas ?
— Très.
— Si vous saviez, quelquefois je pense, je trouve tant à dire et...
— Et vous ne pouvez pas.
— Non, ce n'est pas cela, je suis devenu amoureux et bête.
— Ne pensez pas cela, vous n'êtes pas du tout bête.
— Vous ne m'aimez pas, dit-il en se tournant vers moi.
— Je vous connais si peu que vraiment c'est impossible de savoir, répondis-je.
[Rayé: Mais quand vous me connaîtrez davantage, dit-il très doucement, et en me regardant presque timidement, quand vous me connaîtrez davantage, et il baissa la voix, vous m'aimerez peut-être ]
— Mais quand vous me connaîtrez davantage, dit-il doucement et me regardant d'un air presque ou tout à fait timide, alors, et il baissa la voix, vous m'aimerez peut-être, un peu ?
— Peut-être, dis-je aussi doucement.
Il faisait presque nuit, nous étions arrivés. Je me mis en voiture. Il va s'excuser auprès de [Mots noircis: maman qui lui] maman qui lui fait quelques recommandations concernant les chevaux pour la prochaine fois et nous partons.
— Au plaisir de vous revoir, Madame, dit Antonelli à maman.
Je lui tends la main en silence et il me la serre pas comme avant.
— Je savais bien, s'écrie Walitsky, il lui a dit quelque chose, elle l'a repoussé, il a fait sauter son cheval et voilà l'accident.
— En vérité, mon cher, vous êtes un devin, en effet il m'a dit beaucoup de choses.
— Ça y est ? demande Dina.
— En plein, ma chère, dis-je d'un air de gommeux.
. - Racontez, racontez, racontez !
Et je raconte avec autant d'incohérence que mes esprits troublés et éparpillés en comportent.