Journal de Marie Bashkirtseff

Nous allons à la villa Doria, mais trop tôt, car ce n'est que lorsque nous retournons que les autres y vont.
Et voici Antonelli dans une fort belle voiture avec quelqu'un. Il va sans dire que la voiture n'est pas à lui. Antonelli n'est qu'un enfant, entièrement dépendant de ses parents. Hum !
Je cherche en vain Torlonia. Au Pincio nous prenons Walitsky. Maman a été chez Mme Lwoff, lui porter une lettre de ma chère princesse Galitzine. Cette Mme Lwoff est la fille de Mme Skripitine, celle qui a élevé tous les enfants de l'empereur Nicolas.
Pas de Torlonia. Je nomme Prater Torlonia, je ne parle que de Torlonia. Et le soir nous allons au Théâtre Valle, on donne "Le Panache", une troupe française.
Rossi étant venu nous voir nous l'emmenons avec nous au Valle. Il n' y a presque personne dans les loges; dans la barcaccia du Caccia-club, sont Pandola, Zucchini et deux autres.
A propos de Zucchini, il me fait plus que jamais rire, nous en plaisantons avec Pietro et à chaque instant et à propos de tout nous disons ce nom.
Malheureux Zucchini, il ne cesse de me lorgner. Une passion malheureuse, ma parole d'honneur !
Je suis venue au théâtre pour Torlonia et Torlonia n'y est pas, Pietro non plus.
Mais il y a quelqu'un de mieux, Bruschetti, cet homme vient dans la loge, il a été chez nous et comme on lui a dit que nous étions au Valle, il y est venu. Je suis héroïque, je lui parle.
Zucchini disparaît et, au bout d'une demie-heure, Pietro vient dans la Barcaccia (c'est ainsi qu'on nomme les loges du club). J'en suis agréablement émue. Mais la pièce finit, je me lève, Pietro aussi. Il nous rencontre à la sortie. Je n'ai pas l'occasion de lui dire un mot.
Bruschetti est là, Rossi aussi, ce dernier, nous l'emmenons avec nous jusqu'au palais Ruspoli.
J'ai encore un tic pour Pietro. Je ne puis pas dire que je l'aime, mais je puis certainement dire que je le désire. Folle et pervertie ! direz-vous, à ton âge ! direz-vous encore. Eh ! que voulez-vous, je le confesse tout simplement, et pensez tout ce que vous voulez, ô tous ceux qui ne lirez jamais ce journal. Ce caprice ne pouvant pas être satisfait, prendra peut-être un caractère plus important.
Pourquoi diable ne pas mettre ensemble l'amour de Bruschetti, les petits amours d'Antonelli, de Plowden et de Zucchini, et ne pas en faire un seul et grand amour de Doria ou de Torlonia pour moi ? ! Comme cela ce serait une affaire de suite arrangée. Ah ! bigre, j'en hurle encore. J'ai pris de charmantes façons ces derniers jours, au moindre bruit, au moindre mot contraire je me bouche les oreilles, je hurle, je renverse la tête en arrière ou je la fourre sous les coussins, je gémis ou je me jette par terre; alors on me dit: Antonelli, et je me lève et je ris.
Pendant le souper Léonie me remet une lettre de Bruschetti. La voici. Lisez. Vous avez lu ? Oui, n'est-ce pas. Cette lettre me fait tomber sur le tapis de dégoût et de fureur.
Moi, sa femme, moi lui appartenir, moi le toucher, moi dans ses bras ! Moi, subir ses tendresses. Loup, chacal, jaguar, tigre, léopard, panthère, couguar, hyène ! J'en étouffe et pâme à la joie de maman, Dina et Walitsky. Ouf !
Ah ! canaille, ah ! brute !
Laissons-le, laissons-le ! Je pense à Pietro, je veux Pietro, je regarde son portrait.
C'est dans ses bras que je voudrais être, les yeux fermés, j'arrive à une telle illusion que je le crois là et puis... et puis je suis furieuse. Tiens je répète ce qu'il m'a dit.
— Puisque Bruschetti t'aime tant, dit Madame ma mère, dis-lui d'épouser Dina, tu ferais deux personnes heureuses.
— Quelle femme tu seras, ajoute-t-elle si tu ne sais pas arranger une pareille chose.
Est-ce possible ? Il aurait le droit de se moquer de moi.
Pietro... Pietro... Pietro... Pietro ! Pietro... Pietro... mon cœur ne bat pas, j'étouffe. Il me plaît.