Je n'ai pas envie de sortir, je m'ennuie. Nous visitons la galerie du palais Doria sur le Corso.
Sapristi que c'est beau. Il y a une galerie avec des statues et des grandes fenêtres avec des rideaux rouges qui donnent une lumière enchanteresse. Sont-ils heureux ces princes ! Il y a là des Poussin, des Guercino, des Van Dyck et des Titien, d'une rare beauté. Un portrait de Diego Velasquez est admirable de naturel. Une Madeleine du Titien, mon peintre favori, une vraie Madeleine belle et avec l'expression qu'il faut. Et tous ces tableaux sont placés dans des salons magnifiques de richesse et de goût, de sorte que tout l'ensemble est vraiment surprenant. Tous ceux qui visitent inscrivent leurs noms dans le livre et j'écrivis: Mlle Marie Bashkirtseff, M. Saëtone, Miss Robenson.
A quatre heures ayant repris mes habits blancs, c'est-à-dire ma forme normale je vais au Pincio avec Lola.
Personne d'autre n'a voulu venir. D'ailleurs nous sommes très bien ensemble, elle est tout aussi folle et amusante que mes Grâces.
Les Ruspoli se rencontrent dix fois au Pincio et presque autant de fois au Corso. L'aîné ne fait aucune attention à moi mais le cadet regarde. Quant à nous nous ne pouvons les voir sans rire et pour être convenables nous faisons semblant de nous dire des choses importantes et détournons les yeux. Lorsqu'il fait sombre déjà nous allons chez Tua, pour parler du domino et autres choses.
En rentrant nous racontons des bêtises et on parle de Ruspoli que Lola nomme Sobaka (chien), de Soroka que nous parvenons pas à voir et de Colonna que nous n'avons jamais vu, qui n'existe peut-être pas mais que Dina trouve beau, après avoir visité sa galerie.
C'est drôle, nous donnons toujours des noms du genre féminin: Girofla, Sobaka, Soroka... et Colonna. Je cherchais ce qu'il y aurait à mettre sur la bague qui servira de signe de reconnaissance pour les membres de notre société.
Pour la présidente voici une colonne sur un cœur, [Mots noircis: en haut] de la colonne une Soroka, en travers la colonne une clef et les initiales T.A.E. c'est- [Mots noircis: à-dire Thalle,] Aglaé, Euphrosine.
Pour les deux grâces membres fondatrices, Marie et Olga, la même chose moins les initiales et pour les autres membres seulement la colonne, la Soroka, le cœur, et au lieu de la clef et des initiales une rose.
Le soir on parle du scandale du vieil Audiffret avec sa femme, de toutes sortes de choses de Nice.
J'ai lu les jours de la pérsentation du héros. Je crois vraiment qu'il plaisait beaucoup, sans cela je ne le haïrais pas autant.
Avant tout cela il faut lui écrire ceci: Turpissimus omnium homo !
Après bien des perturbations nous la tenons enfin ! Je n'ai pas besoin de la copier ici, voilà le brouillon.
Après avoir traversé la fumée du cigare de M. Milon de Véraillon ton âme séjourna pendant une semaine dans le bureau du Théâtre Français [Rayé: d'où elle fut rejetée avec] d'où M. Piano l'a fait rejeter avec les vieilles toiles d'araignées et, de nouveau poussée par on ne sait quel souffle diabolique, elle tomba dans le Paillon près du Pont Neuf. Mais ton Saint Patron, martyr en Afrique en 250, veillait sur elle, car en ce moment même le suisse du cercle Masséna, qui passait par le pont se rendant à l'hôtel de la Rose, reconnut ton âme pour l'avoir eu souvent en gage, pendant tes crises pécuniaires, et la repêcha avec sa hallebarde (vois la différence ! Le frère Ardigo descendit lui-même jusqu'au lit du torrent). Le suisse la repêcha donc et alla la consigner au dépôt de mendicité [Rayé: où elle séjourna encore une semaine, après lequel laps de temps]. Comme le signalement en avait été donné partout, on nous fit savoir où elle se trouvait et deux frères, les mêmes qui sont venus l'autre dimanche chez toi [Rayé: et que tu as si mal reçus] et dont tu n'as pas voulu écouter les avis, allèrent la chercher et nous l'apportèrent de nouveau. Pour plus grande sûreté et pour éviter des malheurs qui nous ont remplis d'amertume, nous avons consigné ton âme à la garde du frère Ardigo qui ne la quitte ni nuit ni jour, en lisant les prières des agonisants.
Pêcheur endurci, viens la chercher.
J'oublie de dire que j'ai vu le ministre grec et que la comtesse de Reculât et Mme et Mlle Soukowkine étaient chez nous. On n'a pu recevoir personne. Ma mère est au lit.
Canaille d'Audiffret ! en lisant mon journal je me suis souvenue de sa bouche et j'ai fermé les yeux pour reconstruire toute sa figure. Et j'avoue à ma honte que cela m'a fait rougir... et plaisir.
Depuis quatre jours, pas de lettres. En pensant à ce qui a pu arriver j'eus un grand battement de cœur et, comme une folle que je suis, j'en perdis la respiration pendant quelques secondes, puis je suis entrée chez maman comme si rien n'était, mais mon cœur faisait encore des bonds et j'étais très agitée. Et pourquoi ? Faut-il être bête !
Malgré toute sa grossièreté, cet [Mot noirci: homme] m'intéresse encore.
Devant son souvenir je semble oublier qu'il nous a traitées comme les dernières canailles, qu'il nous a tourné le dos comme à des créatures ! Oui, malgré toute ma fierté, j'oublie tout cela devant son souvenir et je continue à lui laisser le premier rôle dans tous mes contes pour dormir.
On comprend facilement combien je dois le haïr pour son mépris, pour sa grossièreté.
Vous direz peut-être qu'il a agi tout naturellement après les lettres anonymes, oui, s'il sait qui les [a] écrites. Mais comment peut-il le savoir ? comment oserait-il me soupçonner capable d'une telle saleté ?
Et puis il a commencé à s'éloigner avant les lettres. Non, non, c'est affreux ! Quelle pitié !
- Enfin, me suis-je écriée le jour qu'il fut présenté, tout dans ma vie ne sera donc pas un vain désir et une constante désillusion !
Le livre 33ème [T. V, est ouvert à la page p. 92] et je lis cette phrase avec l'amertume que vous pouvez penser !
Je relis le temps où tous ces Niçois, et Girofla à leur tête, couraient après moi. Et alors je croyais que cela pouvait durer ! Je voulais aller en Italie, revenir pour les courses à Nice et triompher devant les Prodgers, Robenson etc. etc.
Oui, tout cela est bon pour d'autres, et non pas pour une misérable disgraciée comme moi !
Non, tout dans ma vie n'est que vain désir et constante désillusion ! [//]: # ( 2025-01-18T22:35:00 RSR: Entry extracted from book 7 raw carnet, lines 1020-1093. Visit to magnificent Doria palace gallery with Poussin, Guercino, Van Dyck, Titian, Velasquez paintings. Social encounters with Ruspoli princes at Pincio. Designing recognition rings for their secret society with Three Graces symbolism. Elaborate satirical letter about retrieving someone's soul. Continuing obsession with Audiffret despite his perceived betrayal. Latin phrase "Turpissimus omnium homo" (Most shameful of all men). )