❦
Jeudi, 13 janvier 1876
Vil gardénia de boutonnière Jamais ne seras élu rosière Malgré tout ce que feras Malheureux tu pourriras !.
Vrai cet affreux Niçois ne mérite pas ces affreux vers, enfin !
J’ai mis le peigne sous mon oreiller en disant trois fois: Que celui qui sera mon mari vienne me coiffer. Et j’ai rêvé du Surprenant.
Le temps continue d’être mauvais, maman et Dina sont à l’église, c’est notre jour de l’An, et moi je reste à coudre, c’est pour le moment mon caprice, il faut que je fasse ce que je veux. Botkine est venu féliciter.
A quatre heures seulement on parvient à m’arracher de la maison, nous allons chercher Listz et ne le trouvons pas pour aujourd’hui et à cinq heures maman va à l’ambassade, c’est l’heure ou la baronne d’ixhul reçoit. Je l’attendais toute tremblante dans la voiture, mais elle revient et dit que l’ambassadrice est très aimable et je suis un peu rassurée.
A peine rentrées on nous donne deux lettres, l’une est de Domenica, la mère de Dina qui vient d’arriver à Nice avec sa fille Lola, l’autre est de ma tante, et ma tante me dit des choses qui me remplissent d’inquiétude et de tourment. « J’étais à Monaco, dit-elle, avec M. Sapogenikoff qui est ici depuis quelques jours et Mme Koulicheff, et j’y vu la Pie rasée, la Pie était avec l’Anglaise que vous savez, qui ne le laisse pas pour un instant libre, je ne sais qui est cette femme, mais elle se conduit très mal, elle est inséparable avec la Pie, la Pie a maigri et malgré la sévère surveillance de cette misérable Olive, elle s’est approchée de moi et m’a dit qu’elle avait gagné vingt mille francs mais aussitôt l’Olive l’eut vue près de moi elle l’a enleve. de la Pie ??.
Voilà qui a bien réellement pris possession de la Pie, de sorte que toutes les autres n’ont qu’à en faire leur deuil, et si cette Olive est demoiselle il y aura un mariage car elle a bien véritablement pris la Pie rasée. Voilà ce que j’ai pu savoir sur la Pie rasée ».
Il faut rendre justice à ma tante elle écrit détestablement mal; supposons que la moitié ne soit que de l’imagination. Pauvre tante elle dit que cette femme se conduit mal, je m’imagine avec quelle fureur elle a dû regarder la misérable Olive, comme elle appelle cette Anglaise. J’en suis positivement décollée, mais je n’ai où m’enfermer, ma chambre est entre le salon et la chambre de maman de sorte que bien qu’il y ait un autre passage elle sert aussi de passage.
Et puis si je m’enfermais je hurlerais et l’on m’entendrait. Je fais très bonne contenance et à table nous parlons de Galula et rions beaucoup. Maman a pris une loge pour le théâtre Valle, comédie, et je suis obligée d’aller quand je voudrais pleurer et crier. J’y vais donc et je ne suis pas laide, je suis presque jolie, je ne dis rien quand au monde, je ne connais personne, mais la pièce était amusante.
Nous avons reçu un télégramme de Barnola, il nous félicite avec le jour de l’An et me rappelle la promesse que je lui fis de boire un verre d’eau à la fontaine de Trevi, à sa santé, au jour de l’An russe à deux heures de Rome.
J’ai complètement oublié, mais c’est bien gracieux à lui de se souvenir. Il m’a juré amitié, j’ai fait de même. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, il s’agit de l’Olive.
Je m’en allais au theatre et je ne pensais qu’a Nice, je me sentais furieusement jalouse, blessee, honteuse. Et vrai, n’est-ce pas une honte, penser a un homme qui me dedaigne, qui fait plus, qui a ete plus qu’impoli envers nous, que je devrais mepriser et hair, et au lieu de cela je ne pense qu’a lui, je ne fais de plans que pour lui, je ne ris que quand on parle de lui, en un mot je me conduis comme une vile et meprisable creature, quand je devrais montrer sur mon piedestal et regarder tous ces gens-la avec une superbe condescendance.
Grâce au théâtre et à la situation de ma chambre je m’épargne une scène de larmes et de rage aussi humiliante qu’inutile; ce qui est curieux c’est que je ne pense pas qu’avec Audiffret ce soit partie perdue, ce n’est que partie remise.
Je sais bien que mes plans sont inutiles, que mes désirs sont vains, que mes espérances sont stupides, mais comment s’empêcher et espérer ce qu’on désire ?
Je me demandais, en allant au théâtre, est-ce bien à cause des nouvelles de Nice que je suis si chagrinée, si découragée, ou peut-être est-ce mon humeur comme cela, comme il m’arrive quelquefois d’être de triste humeur; et en vérité je ne sais ce que c’est, je sais seulement que je me sentais apathique, ennuyée, insouciante du monde entier. M’habiller, me faire belle en ce moment me serait un supplice, et j’allais au théâtre ! Depuis l’hôtel jusqu’au théâtre, j’ai aimé le Surprenant avec acharnement, mais à présent que c’est passé, que j’ai subi une comédie italienne, que j’ai soupé et causé, tout cela me semble un rêve. Et puis ma tante a une imagination si vive.
Au bout de trois jours de notre connaissance avec le Surprenant elle me disait déjà d’un air mystérieux que « ce pauvre fou » était amoureux de moi, elle le plaignait avec une vive complaisance tout en lui prédisant le sort du comte polonais. A présent elle l’a vu à Monaco avec l’Anglaise et elle le marie déjà. Pourquoi donc m’étonnais-je de ce qu’on me le donnait comme fiancé l’été passé ? Ne le voyait-on pas toujours avec nous ou chez nous ? Je connais ma tante, je connais sa manière d’expliquer les événements, d’exagérer, d’inventer même et pourtant sa lettre m’a rempli de terreur.
Je me désolais intérieurement et puis, ah ! bah ! disais-je, tout passe, j’ai bien oublié le duc, j’oublierai encore cela.
Car j’ai oublié le duc, sans doute, si je relisais mon journal d’autrefois je ne dirais pas cette consolante chose, mais je me garde bien de le relire; pourquoi fourrager les anciens ennuis, j’en ai assez de nouveaux.
Je ne méritais pas le duc, c’était trop beau, et je me suis résignée, mais ici, bonté du ciel ! Que demandais-je ! n’est-ce pas une humiliation abominable ! Oh ! je n’ai qu’à désirer pour ne pas avoir, et encore tant que je regardais avec mépris le Niçois ça n’était rien, mais à présent que tous les jours il grandit à mes yeux, c’est affreux ! car c’est signe que je ne l’aurai jamais, depuis que j’ai eu la bêtise et la vilenie de dire: je l’aime, il a été perdu et mon talisman a produit le contraire de l’effet désiré.
Il me semble, ai-je dit, que si j’avouais que je l’aime, tous les obstacles tomberaient et il viendrait se prosterner devant moi. Ah ! bien oui, Corps de Bacchus !
J’ai avoué une chose dont je n’étais pas convaincue; je suis jalouse, inquiète de l’homme mais quant à l’aimer c’est autre chose. Je crois que je l’aime seulement je ne peux pas me l’avouer. En un mot je n’y comprends rien, que de plus sages jugent; je ne fais pas grâce d’une seule de mes pensées, je dirai même que je m’endors et m’éveille en composant un tas d’histoires amoureuses dont le héros éternel est le Surprenant comme avant le duc de Hamilton. La plus grande disgrâce qui pourrait m’arriver à présent, serait le mariage de l’homme. Non, j’espère que cette fois comme avant ma tante imagine, et pourquoi croire qu’elle ait changé de manière de penser et de vivre en une semaine ? Pourquoi ? Parce que j’ai peur, et j’ai peur parce que cette affaire m’intéresse extraordinairement.
Qu’on me dise qu’Audiffret est malade ou blessé ou qu’il court un grand danger, ou qu’il est sur le point de mourir, cela ne me fera rien; mais qu’on me dise seulement qu’on l’a vu avec une femme !! oh ! alors je suis prête à l’étrangler.
Dans mes moments de tigre et hyene je me console en fermant les yeux et en m’imaginant que je tords le cou a la personne qui m’ennuie. Et je me le represente si bien, je sens presque comment d’une main je tiens la tete, de l’autre l’epaule, comment je fais l’action de tordre une serviette mouillee, et comment la tete tombe ! comme cela je puis passer une heure entiere, cette douce pensee me soutient et me calme. Ah ! si je pouvais le faire en realite...
Vraiment, j’espère que ma tante exagère, ce serait trop chagrinant sans cela !
Et si vraiment cette femme n’est pas mariée et riche et s’il l’épouse ! Fi ! alors je lui cracherais dessus ! fi ! qu’y a-t-il de plus vil qu’un homme qui se vend !
Bon Dieu, pourvu que l’hiver passe, pourvu que je sache au juste quoi penser; pourvu que je retourne à Nice et surtout que je retrouve tout comme avant ! Maman a écrit à ma tante pour savoir qui est cette Anglaise. Je saurai au moins cela. Je suis très inquiète.
Mais que disais-je donc du regard au dos de miss Roben-son ? De son air ennuyé dans la loge de l’Anglaise ?
Je vais donc tant de travers ?
Ah ! vraiment c’est atroce, toujours des conjectures, des conjectures et des conjectures !
Ah ! si je pouvais savoir la vérité.
Ayons patience. C’est facile à écrire mais à éprouver ! La patience ! vertu des ânes ! l’attente ! métiers des sots !
Imaginez-vous seulement Audiffret en possession de femme ! Cela me met dans un vilain état ! Ah ! si je pouvais tordre le cou à l’Olive, je me souviens de ces deux Anglaises, comme de deux vilaines et prétentieuses petites figurines, à l’air aspirant et empesé des Anglaises de la classe moyenne. Seulement je ne pouvais jamais faire une différence entre les deux, et je les confonds encore à présent. Ce soir je me regarde dans la glace, je me vois jolie et c’est une grande consolation. [Deux lignes cancellées]
Je ne crois pas que j’aime sérieusement le Surprenant, je ne le trouve pas dans mon fond mais, dans tous les cas, ma surface s’en occupe beaucoup.
S’il m’aimait je ne m’en ficherais pas mal, voilà la vérité !