Vendredi, 14 janvier 1876

A onze heures est venu Katorbinsky, mon jeune et Polonais professeur de peinture et, avec lui il a amené un modèle, une vraie figure de Christ en adoucissant un peu les lignes et les nuances. Ce malheureux n’a qu’une jambe, il ne pose que pour sa tête. Katorbinsky me dit que c’est lui qu’il prenait pour ses Christs.
Je dois avouer que je fus légèrement intimidée lorsqu’on me dit de copier d’après nature, comme ça tout de suite, sans préparations; je pris le fusain et dessina bravement les contours,- c’est bien, dit le maître, à présent faites la même chose avec le pinceau.
Je pris le pinceau et je fis ce qu’il disait.
— Bien, dit-il encore, à présent peignez.
Et je peignis et au bout d’une heure et demie c’était fait. Mon malheureux modèle n’avait pas bougé, et moi je n’en croyais pas mes yeux. Avec Bensa il me fallait deux ou trois leçons pour le contour au crayon et pour copier d’une toile; tandis qu’ici tout était fait en un fois et d’après nature, contour, couleurs, fond. Je suis contente de moi et si je le dis c’est que je le mérite, je suis très sévère et il est difficile de me contenter, surtout moi-même.
en travers
Vieille sotte
Je me souviens des paroles de Nina et je ris avec une visible satisfaction.
Il fait beau aujourd’hui, nous allons à la villa Doria, qui ne m’a pas ravie, de là au Pincio mais il commence à pleuvoir encore et nous redescendons et en descendant rencontrons le comte Blondoff qui fait un mouvement de surprise en m’apercevant puis salue ma mère.
A cinq heures nous allons chez Monseigneur de Falloux, un prêtre maigre, noir, agile, vieux, en perruque, jésuite, hypocrite et (j’en suis certaine) grand amateur de femmes dans le temps.
Il nous reçoit très civilement dans ses remarquables salons tout pleins de choses du plus meilleur goût, de Gobelins, de tableaux etc. etc. Et tout cela sert de demeure à un vil jésuite ! Enfin-
Rentrée à la maison, je me sens triste, j’ai le mal de Nice. Je veux, c’est-à-dire je voudrais retourner à Nice, je voudrais que l’hiver fut déjà fini. Si je ne retourne pas à l’instant ce n’est pas parce que je ne le peux pas, mais parce que je ne le veux pas.
Je suis triste mais j’étudie.
Le premier temps je suis mal à l’aise, mais après cela se passera, nous aurons des connaissances, j’irai dans le monde. Il n’y a rien d’étonnant que je sois triste, je suis si habituée à Nice et l’habitude est dit-on, une seconde nature. Audiffret m’inquiète bien un peu, mais Audiffret est un intérêt secondaire.
Il n’y a rien qui calme comme un souper. Avant j’étais misérable et triste, après je suis tranquille et presque indifférente. Sans doute si j’étais à Nice, si j’avais devant les yeux les amours du Surprenant et de l’Olive, je ne parlerais pas ainsi; mais je suis à Rome, je ne vois rien et loin des yeux, loin du cœur. C’est comme cela chez moi pour la plupart du temps. Une lettre de Nice me réveille, m’irrite puis, au bout de deux-quatre je retombe de nouveau dans une indifférente et monotone attente du printemps, du retour à Nice. Je fais des projets tout en sachant d’avance que c’est inutile mais j’en fais parce que ces rêves m’amusent; il me faut toujours quelqu’un à qui et pour qui penser, à présent c’est Audiffret, tant mieux pour lui.
Rien ne se perd dans ce monde, où irait donc mon amour ? Chaque créature, chaque homme a une égale partie de ce fluide renfermée en lui, seulement d’après sa constitution, son caractère et les circonstantes, il paraît en avoir plus ou moins, mais chaque homme aime continuellement mais des objets différents, et lorsqu’il paraît ne pas aimer du tout le fluide s’en va vers Dieu, ou vers la Nature en paroles, en écrits ou simplement en soupirs et en pensée. Maintenant il y a des créatures qui boivent, mangent, rient et ne font pas autre chose, chez celles-là le fluide est, ou bien absorbé par les instincts animaux, ou bien éparpillé sur tous les objets et tous les hommes, en général sans distinction et ce sont-là les personnes qu’on nomme bienveillantes et qui en général ne savent pas bien aimer. Il y a aussi des créatures qui n’aiment personne, comme on dit vulgairement, c’est inexact, elles aiment toujours quelqu’un seulement d’une façon différente des autres qui leur est particulière. Mais il y a encore des malheureux qui, véritablement n’aiment pas, parce qu’ils ont aimé et qu’ils n’aiment plus. Encore une erreur ! Ils n’aiment plus, dit-on, bien, pourquoi donc ils souffrent ? Ils souffrent parce ce qu’ils aiment toujours et pensent ne plus aimer ou à cause d’un amour contrarié ou de la perte d’une personne chère.
rayéMais il y a des monstres qui
Chez moi plus que chez tout autre le fluide se fait sentir et se montre sans cesse. Si je le renfermais dans moi-même il me ferait éclater, je le répands comme une pluie bienfaisante sur un indigne géranium rouge qui ne s’en doute même pas. Puisqu’il faut qu’il se répande sur quelqu’un laissons-le se répandre sur l’indigne géranium, car je n’aime pas le Surprenant parce que j’y suis forcée par sa beauté mais bien parce qu’il me faut aimer et que je suis tombée sur lui. Et, à présent, il me plaît et j’imagine un tas de choses et je m’habitude à l’idée de ne penser qu’à lui, une fois habituée je me déshabitue très difficilement.
Je crois que je me suis un peu embrouillée, relisons. J’ai relu, eh bien non, je ne me suis pas embrouillée, comme je m’exprime mal, mais si l’on n’y met pas de la mauvaise volonté on comprend ce que je veux dire.
Mais voilà ce que j’ai imaginé. Le Surprenant ne lit sans doute pas les lettres de Cimiez, absorbé qu’il est par les graves occupations qu’amène la saison d’hiver à Nice; il n’a qu’à jeter les yeux sur l’enveloppe pour deviner ce que c’est et pour ne pas lire. C’et bien dommage, ce serait même désolant s’il n’y avait pas de remède. Ma c’è rimedio. Udite e saprete. Avant d’arriver à lui toutes les lettres passeront par Saëtone, et Saëtone les lira, Saëtone est très curieux.
J’ai reçu une lettre de Collignon avec mille souhaits et tendresses. Ricardo est arrivé à une heure vingt-sept minutes avec bouteille de champagne sous le bras pour boire à notre santé. C’est dommage que j’aie oublié.