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Samedi, 11 décembre 1875
L’eau du bassin était encore gelé à douze.
Je cherchais en vain dans la foule mon bel inconnu.
De Gonzalès est arrivé. Chez Audiffret c’est ouvert, mais on ne le voit pas; il est sans doute occupé à expulser sa belle-mère d’ici.
Ce matin chez maman on a touché à mon tourment.
— Mon Dieu, papa, dit ma mère, pourquoi parlez-vous de cela, c’est la même chose que tourmenter un endroit blessé avec un fer rouge !
On avait commencé par parler de mariage, et j’ai dit que je me marierais tout de suite et avec n’importe qui, pourvu de changer.
— Mais, disait grand-papa, selon son habitude sans écouter de quoi il s’agit et comme un orgue de barbarie remonté lentement, mais chaque mère doit tâcher de marier sa fille au plus tard.
— Mais ce n’est pas cela, grand-papa ! dis-je.
— Chaque mère, continua-t-il, doit...
— Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit !
— Tâcher de marier sa fille au plus tard, car...
— Mais, de grâce, comprenez-donc que ce n’est pas la question.
— Car, reprit-il sans faire la moindre attention, car figurez-vous, toi par exemple un petit oiseau et tu seras entourée d’enfants.
— Par charité ! criais-je hors de moi.
— Papa, dit ma mère, ce n’est pas pour cela, c’est pour changer de genre de vie.
— Comment ?
— Oui, pour vivre comme tout le monde, reprit-elle.
— Mais cela dépend de vous.
— Oh ! non, dis-je lentement, je ne crois pas, si cela dépendait d’elles, elles ne me feraient pas si horriblement souffrir.
Je donne cela comme un petit échantillon de nos conversations de tous les jours.
Agreable, hein ?
Il y a trois inconnus, celui qui a salué, un autre que j’ai vu le lendemain et qui est seulement pas mal, et le beau.
Ce soir nous allons à l’Opéra. Je m’amuserai assez, mais en rentrant je pleurerai. Voilà ce que disent les cartes. Voyons si ce sera vrai. On vient d’annoncer le dîner.
— Pourquoi n’allez-vous pas à la matinée dansante du Cercle ? me demanda Collignon.
— Parce que je ne veux pas qu’on décrive ma poitrine et mon derrière, comme on a décrit la poitrine et le derrière de la Robenson.
En effet on a comparé la Pointue Américaine à la Vénus de Milo. Pauvre Vénus de Milo ! absurde journaliste !
Oh les cartes ! Méritent-elles d’être jetées au feu ! Loin de pleurer, j’ai passé une soirée charmante. On donnait « La Cenerentola », je m’attendais à une salle vide ou à peu près, c’est ce qui arriva en effet. Par une fantaisie bizarre, je me suis habillée en bleu. Une grande robe de soie bleu très clair, toute unie, avec une grosse ruche dans le bas de la jupe, dont la traîne est carrée. Un corsage collant, manches collantes et jusqu’au coude seulement, le devant ouvert d’une façon toute particulière, ni rond, ni carré, ni ovale, je ne sais comment. Mais le tout était ravissant et moi-même je suis fort jolie.
Pépino me regarde de derrière une colonne.
— Voilà le fils ! dit ma tante.
— Voilà Emile, dit Dina.
Je vois une redingote grise dans le n 1, rougis et me mets à lorgner une pauvre innocente qui ne me faisait rien.
A peine ma rougeur est-elle passée que Pépino entre, mon cœur battait encore lorsque je lui dis bonsoir.
Ce gentil Niçois est très drôle, il amuse beaucoup, nous flirtons ensemble pendant tout le temps, puis arrive Ricardo, Pépino veut fuir, mais je le retiens gentillement. Et au commencement du dernier acte après s’être démené considérablement, M. Emile d’Audiffret nous fait l’honneur d’entrer dans notre loge.
Je ne m’attendais pas à cette faveur de l’illustre faquin, mais je ne l’en reçus pas moins avec une admirable simplicité.
Pépino s’est sauvé de suite, mais j’avais assez montré qu’il me faisait la cour et il pouvait partir en paix.
— Je devais ce soir me présenter chez vous, Madame, dit-il, mais j’ai pensé que laisser une carte à neuf heures du soir, était absurde, et je suis venu au théâtre pour voir si vous n’y étiez pas, et je vous trouve en effet au théâtre. Non, mais vraiment, ce n’est pas pour dire, je dis vrai.
- Je vous crois, Monsieur, vous êtes sincère, dis-je.
Mais revenons au Surprenant, la visite duquel est un contentement pour Ricardo, le pauvre homme aura une nouvelle à raconter, peu de chose, mais quelque chose.
Bibi est toujours joli, et sa lèvre hypocrite me plaît toujours. Il a dans la figure quelque chose qui plaît. Fait-il cet effet à tout le monde ou à moi seule ?
Il arrive de Florence. Il ment, il a été à Rome chercher un ténor.
Le méchant Pépino a dit une foule de méchancetés fort amusantes sur la direction de l’Opéra.
Ricardo s’en va pour « laisser à Audiffret le champ libre ».
Audiffret n’avait pas besoin de cela, il cause très gentiment avec nous, mais pas du tout comme avant, il semble présenté d’hier seulement, tandis que les premiers jours de notre connaissance il semblait un ami de dix ans.
J’aime mieux le ton comme il faut d’à présent.
Un seul instant j’ai senti qu’il me regardait et n’eus pas la force de rester immobile, il a des yeux qui vous percent. Mais ce ne fut qu’un instant, il détourne les yeux comme s’il avait peur, comme si il faisait mal.
Dieu merci, je me suis tenue bien, j’étais très naturelle en dehors, comme en dedans d’ailleurs, et pas un mot, pas un geste, pas un regard, n’ont pu donner au jeune présomptueux des idées triomphantes.
L’animal vient quand il n’y a personne au théâtre pour le voir chez nous. C’est absurde, je ne le veux que pour les autres.
Aucune espèce de secousse.
Tout au contraire des fois passées, on ne lui dit mot sur sa venue chez nous, on ne l’invite pas, et ma tante sait très bien se conduire, j’aimerais à aller dans le monde avec elle, elle est très bien.
Au salon d’attente, Mlle de Gonzalès vient me saluer.
Je n’ai jamais été dans le monde, je ne vois personne, où diable ai-je pris mes façons aristocratiques ? On a beau dire, cela vient de Dieu, et l’éducation n’est qu’un vernis. Je sais si bien parler à tout le monde, je fais des distinctions si raffinées, des nuances si imperceptibles qu’on dirait une mondaine de trente ans.
Je ne me flatte pas, demandez à qui vous voulez, on vous dira que c’est la vérité. Dieu merci je sais me juger comme les autres.
Fiouloulou qui n’est pas venu dans la loge à cause de sa toilette, nous rejoint au salon et nous conduit jusqu’à la voiture.
Ils sont venus, et il n’y avait pas les gens qui auraient dû me voir entourée; c’est absurde, mais néanmoins je suis contente et tranquille.
Note des éditeurs
[Demi-page enlevée]
M. le consul Patton et ses laides filles étaient à côté de nous, je les ai regardé en face de l’air le plus superbe que j’ai pu trouver. Ces serpents ont sans cesse avancé leurs têtes pour voir chez nous. Eux ont vu, c’est une consolation.
Patton, le beau consul qui sera un jour bâtonné en compagnie de l’aimable châtelain [Demi-page enlevée] m’a regardée d’un air de connaisseur. J’étais heureuse de lui offrir ma jolie personne comme un défi, comme une espèce de triomphe.
Ils ont beau faire et dire, tant que je serai jolie, je me moquerai de leurs cancans et de ces mamans avec de laides et prétentieuses filles, qui sont bébés jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans.
Fiouloulou, qui n’est pas venu dans notre loge à cause de sa toilette, nous rejoint dans le salon et nous reconduit jusqu’à la voiture. Ah ! mais j’ai déjà dit cela. Mais c’est égal.
Je prends mon thé tout en écrivant avec Victor à mes pieds.
L’avertissement par rapport à Gros, est parti pour Londres d’où il sera expédié à qui de droit par le frère de Collignon.