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Vendredi, 10 décembre 1875
Heu ! misera !
Vous pouvez autant ne pas lire ce jour, ô vous qui ne lirez jamais ce journal, car je vais encore reparler de mon chagrin éternellement nouveau et douloureux.
A la musique il y avait foule, l’heureuse Leech tournait de tous côtés sa radieuse petite figure de canari. Les Winslow sont arrivés. Lewin avec sa femme Clémentine grosse au dernier point. Je trouve qu’on devrait se cacher quand on est dans un tel état.
J’avais mal mis mon corset et ma robe, et j’étais très mal à l’aise, ce qui, ajouté au dépit de voir tout le monde se connaître, se voir, se parler, me rendait fort misérable.
Tout en cherchant mon inconnu nous avons trouvé une beauté rare.
Un jeune homme de vingt-deux à vingt-quatre ans, très grand, admirablement bien fait, distingué et superbe dans sa démarche, dans ses moindres mouvements. Une figure belle et adorable, un teint comme je n’ai jamais vu, des traits magnifiques et pas bêtes, et une mise hamiltonienne. Je n’ai jamais dans ma vie vu un homme aussi beau. Je rougis même en le voyant, et de suite involontairement je le comparai avec Audiffret et pas du tout à l’avantage de ce dernier. Il se promenait sur le trottoir du côté des maisons, et je me suis arrangée de façon à le rencontrer plusieurs fois.
A la seconde fois je découvris qu’il avait des cheveux assez blonds et une moustache assez brune.
Enfin vers quatre heures et demie, quand le froid commença à descendre sur la Promenade je descendis de voiture et je rentrai par la porte du jardin juste au moment où le superbe jeune homme passait devant notre villa.
Maman crut que je ne l’avais pas vu et me rappela auprès de la voiture, de sorte que ma robe l’effleura presque.
Il est si beau, si beau, si beau qu’il faut qu’il soit ou bête ou quelque chose d’autre. Une pareille perfection ne peut exister, je veux le revoir demain pour mieux l’examiner.
Je crois que je l’ai vu un soir, pour un instant à Wiesbaden avec les Leech, et j’ai dit alors que je le trouvais magnifique.
« Je voudrais bien savoir quel était ce jeune homme, si c’est un grand seigneur et comment il se nomme... »
Sir Frédéric Johnstone est un faquin en comparaison de celui-ci. Hamilton lui-même est moins beau, parce que Hamilton est un peu trop gros.
Mme d’Audiffret se promène en fiacre et mal vêtue, nous la rencontrons partout.
Elle fait scandale par sa présence ici.
Rentrée chez moi je m’abandonne à tous mes chagrins et suis prête à pleurer chaque fois que je parle.
Plus il y a de monde, plus Nice est brillante plus je souffre. Cette vie me tuera, je ne peux plus la supporter, je suis trop malheureuse.
Je vais changer de ton, au lieu de faire des scènes et de pleurer je me tairai et laisserai voir sur ma figure ce qui se passe dans mon cœur, peut-être aura-t-on pitié de moi et se remuera-t-on davantage.
A Nice nous ne pouvons pas être bien, Georges, cet homme adoré, chéri, que je voudrais étrangler, a fait trop de scandale, et tout ce scandale est retombé sur moi, malheureuse.
Une absence de deux hivers peut faire quelque chose. Mon Dieu ! faites-moi partir, soyez bon ! Vous voyez combien je souffre, vous voyez mon coeur brise, mon esprit terni, obscurci, malheureux !
Prenez-moi en miséricorde, Grand Dieu ! Pardonnez-moi d’écrire mes prières, mais il me semble que lorsque j’écris vous m’entendez mieux.
Sainte Vierge, dont je porte le nom divin, Sainte Vierge Marie, priez Dieu pour moi.
Et vous Jésus qui étiez sur la terre regardez-moi d’un œil favorable, comprenez ma peine, ne méprisez pas une créature frivole et vaine qui vous supplie de la prendre en grâce.
Vous voyez combien je suis misérable, aidez-moi !