Journal de Marie Bashkirtseff

Trois fois je me suis recouchée ce matin, [Rayé: tant] mon épaule ne me permet pas de bouger.
C'est bête !
J'ai raconté hier à mes Grâces, l'étrange prédiction que m'a faite une certaine bonne aventure à moi. Girofla m'aime, il m'épousera. Je ferai un brillant mariage [Rayé: j'ai demandé si c'est] mais ce brillant mariage ne sera pas celui-là..
Cependant je ne me marierai pas une seconde fois, [Rayé: mais] Je serai la maîtresse du roi... de Bavière.
Rien de plus étrange ! Au fait ce ne serait pas mal ainsi.
De la même façon j'ai prédit à Marie qu'elle épousera son Cima, qu'elle sera heureuse, mais qu'elle n'aura ni éclat ni grande richesse.
Olga épousera un roi pour tout de bon , mais ce ne sera pas un véritable roi, et il sera pauvre.
Mais mon horoscope est le plus extraordinaire, me marier avec d'Audiffret et devenir la maîtresse du roi de Bavière !
Quelle probabilité ! ?
Ce serait fort brillant, le petit roi copie en tout le Grand roi.
Mais épouser cet homme !
Enfin, nous verrons. Je consigne tout dans ce journal parce que souvent les choses se réalisent et que c'est très curieux après.
Ai-je dit ? non, je n'ai pas dit que j'ai placé ma propre personne parmi les cari[ca]tures des Niçois. A gauche Saëtone, à droite Fiouloulou, au milieu Godard, à droite en bas Girofla, chapeau tube sortant sa tète des créneaux de la tour; et, à gauche moi, faisant pendant au châtelain, moi avec des ailes roses et des antennes sur la tête, je puis bien dire des cornes, dans cette affaire j'en [ai] une paire de magnifiques, une couronne du martyr comme je nomme cela. Girofla est très ressemblant, seulement il a l'air de se plaindre, de hurler, comme si vraiment il était prisonnier dans sa tour, quant à moi je me trouve très bien, j'ai mon air élégant, majestueux, simple et galant.. Les fenêtres du Feu étaient ouvertes, et je pensais qu'il était là. Non, il n'est pas là, ni elle non plus. Ah ! créatures !
Mon épaule me fait souffrir, je suis pâle, j'ai un léger mal de tête. Et comme j'ai peur ! grand Dieu si cette pâleur allait continuer.
Non, Dieu aura pitié de moi.
Je m'ennuie, nous marchons avec ma tante. Puis je prends Marie et la conduis au bain où sont tous les autres. Nous parlons à M. de Ballote qui me couvre de louanges, on lui a dit de moi des merveilles. Je remercie ceux qui ont ainsi parlé.
Nous voyons les Anglais, deux nouveaux Anglais; l'un d'eux est beau, ma tante depuis trois ou quatre jours le dit, quand il passe. Il est mieux que tout ce qu'il y a ici (et ce n'est pas difficile) je l'ai remarqué, il ne m'a pas frappée et je le trouvée un peu sac.
Je subis une éclipse en ce moment, Girofla me plaît et il faut être comme lui pour être beau.
Le petit de l'autre matin approche beaucoup de lui, mais il est trop jeune et vilain.
Une beauté comme, comme Wittgenstein par exemple, me plaît mais je crains cet homme imposant, tandis que le Niçois est mon égal d'âge, d'esprit, il n'est ni grave ni sérieux, je suis folle, il est fou, il est un coquin et je suis une coquine, voilà pourquoi il m'amuse, je me sens libre avec lui comme avec un camarade, aussi ne peut-il y avoir rien de sérieux. Il m'amuse simplement.
Nous avons un bon cuisinier.
Ah ! j'oublie, ce matin encore j'ai reçu une lettre d'un certain Couthon, c'est déjà la deuxième, il me nomme Mlle Yvonne, me parle de mes sentiments, de mes reproches, proteste de sa fidélité, jure qu'il n'est pas indifférent, lamente le retour impossible des anciens sentiments, se plaint d'un malentendu.
En un mot je n'y comprends rien. Il y a de cela deux jours la Daniloff vint chez nous avec la carte de cet homme qui était chez elle pour qu'elle le présentât dans la maison. Naturellement on a refusé. Elle ne le connaît pas, nous non plus. C'est ou une erreur, ou une farce, ou l'homme est fou. Sans doute une farce. Ai-je dit que deux lettres nouvelles sont expédiées depuis deux jours. Père deux fois infortuné, etc. et malheureux etc., l'une à la Tour, l'autre à Paris.
J'ai envie encore d'une bêtise, mais celle-là est trop risquée, je la ferai peut-être.
Quels sont ces Anglais ? Le blond depuis le premier moment me regarde beaucoup, et ce soir Marie fit un ah ! et une figure, comme si elle voyait quelque chose de très beau, quand ils nous passèrent en landau. Elle en a ri elle-même.
Non, je m'ennuie, partons, partons de ma chère ville, chère ville qui ne m'a donné que des ennuis ! Son climat m'a fait du bien cependant.
Non, c'est bête, nous n'avons même plus le petit bataclan niçois, Laurenti, Danis, Andriot etc. etc.
Ah ! je m'ennnuie. Ah ! Ah ! Ah ! le cavalier qui devait nous tomber du ciel selon mon pressentiment, n'est-ce pas cet Anglais ?
Je l'ai peu vu, il ne se jette pas aux yeux, comme Frédéric, le beau Johnstone que du premier coup d'œil, j'ai compris tout entier.
Que c'est ennuyeux d'être entourée de petites misères ! Rien de Hamilton.