Mercredi, 6 octobre 1875
## Prédiction de Cassandre
Ton fils d'ici partira
Et très grand bruit mènera Chantera, criera, rira, Mais pourrira, mais pourrira !
A Paris il s'en ira Chez Bignon déjeunera Au Bois se promènera Et pourrira, et pourrira !
Tous les sales lieux fréquentera Des cocottes entretiendra Un nabab s'estimera, Et pourrira, et pourrira !
Au Moulin Rouge soupera Beaucoup de champagne boira, Des assiettes, des verres brisera Et pourrira, et pourrira !
A Mabille dansera
Tant que son habit ôtera Ses gants jaunes salira.
Il pourrira, il pourrira !
Son chapeau tube bossellera
Sa chemise déchirera Puis par terre se roulera, Et pourrira, et pourrira !
Grand scandale produira Honteusement se conduira Et enfin se grisera.
Il pourrira, il pourrira !
La police le punira
Au violon le fourrera
Où la nuit il passera Et pourrira, et pourrira !
Quand de là il sortira
Encore pire recommencera Jouera au cercle et perdra, Et pourrira, et pourrira !
Ayant tout perdu pleurera
Les cheveux s'arrachera Andriot regrettera !
Mais pourrira, mais pourrira !
Puis le bonnet grec mettra Chez Gioia se présentera Qu'il est gueux lui avouera, Et pourrira, et pourrira !
De l'amour demandera
Mais la belle le chassera
Car payer il ne pourra Et pourrira, et pourrira !
[Rayé:13: A Nice il reviendra L'habit blanc endossera Du château il descendra Et pourrira, et pourrira I]
Qu'il est sage t'assurera
Mille balivernes te contera, Comme une vieille bête te dupera Et pourrira, et pourrira !
Avec Saëtone dînera
Au théâtre se montrera
Des regards de feu lancera
Mais pourrira, mais pourrira !
Des leçons de chant prendra
Mais sa voix ne retrouvera
Toussera et hurlera
Et pourrira, et pourrira !
17 [corrigé en 29]: Tous ses biens dissipera Son joli château vendra Toi-méme il t'hypothéquera Et pourrira, et pourrira !
18 [corrigé en30] : Ces épaves ramassera De nouveau tout dépensera Un dernier jour brillera Et pourrira, et pourrira !
19 [corrigé en 31 ]: Aux amis empruntera Jamais rien ne leur rendra Tous tes derniers sous gobera Et pourrira et pourrira !
Enfin se repentira
Le métier il reprendra Et le drap mesurera, Mais pourrira, mais pourrira
Jamais ne se corrigera La boutique bouleversera Les commis émeutera Et pourrira, et pourrira !
Du métier s'indignera
Du bon temps se souviendra Et enfin s'échappera Et pourrira, et pourrira !
Son oncle sur lui crachera Scélérat l'appellera Et ensuite le maudira, Il pourrira, il pourrira !
Alors il s'arrêtera
Son bonnet grec enfoncera
Autour de lui regardera Et pourrira et pourrira !
[Rayé: A courir recommencera
Par sa femme chassé sera
Enfin il se mariera
Sur sa femme comme toi tirera
Et par elle changé sera
Et pourrira et pourrira !
Comme une pâte sombre errera
Chavirera et tournera
Car pourrir toujours devra Et pourrira et pourrira !
Voilà ce que produit la journée de ce jourd'hui. En me promenant je suis entrée chez Nina qui me donna Olga pour toute la journée.
Nous nous déshabillons, nous étendons dans deux grands fauteuils, avec un pot à eau de limonade glacée, et un livre devrant nous, mais nous ne lisons pas beaucoup.
J'essaye de la faire parler mais comme c'est la première fois je ne sais comment m'y prendre.
De temps en temps nous sortons au corridor et je lui mets le binocle en main et elle regarde, et son plaisir me fait plaisir.
Tout à coup je vois descendre de la ruelle qui monte au château un fiacre contenant deux hommes et l'un d'eux en blanc et en petit chapeau.
Je dis cela à Olga, nous faisons toilette et allons sur la terrasse où je compose la superbe prédiction.
Nous attendons en vain l'homme blanc, je me suis sans doute trompée.
Nous lisons le soir "Isabelle de Bavière", le moyen de lire autre chose avec une fille comme Olga ! et enfin après une dernière tentative d'en tirer quelque chose je la laisse partir me promettant bien de recommencer.
Tant que je n'ai pas parlé de Lui la conversation languissait, mais quels cris, quels éclats de rire quand j'en ai parlé !
Nous écrivons en collaboration Père trois fois infortuné, etc. avec des points d'exclamation, avec des cornes et ornés de dessins fantastiques, rien qu'à regarder ce papier étrange on ne pouvait rester sérieux. Je l'ai promenée à la Promenade le soir, devant la maison de Gioia, j'ai appelé le vieux d'Audiffret papa, j'ai fait tout ce que je pouvais, mais elle tient bon.
Je sais qu'elle l'aime mais je voudrais qu'elle le dise elle-même.
En dehors de Girofla il n'y a entre nous ni gaieté ni amusement.
C'est curieux.
Et à présent que cette conversation est bannie, défendue presque, nous la recherchons bien davantage.
Notre nouveau cuisinier nourrit à ravir et je suis de la meilleure humeur possible.
Je ne puis écrire deux mots ce soir.