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Jeudi 23 septembre 1875
Ce qu’il y a d’atroce, c’est que chaque fois je me laisse prendre !
Je voudrais me rosser pour mon journal d’hier... Ah ! je suis une grande bête ou lui est un grand homme ! Ce qu’il y a de plus curieux dans tout cela, c’est votre servante, -qui se croit si sage, qui, chaque fois, fait des plans admirables et qui se laisse attraper comme la première venue !
Mais de quoi s’agit-il me demanderez-vous. De lui, de l’éternel d’Audiffret, de cet homme maudit qui depuis presque un an passe sa vie à me tourmenter. Sans la soirée d’hier tout allait bien, je n’avais rien à me reprocher, mais voilà que je me laisse entraîner, je le trouve adorable, je me prépare à chanter des duos ! mais c’est indigne !
Tu savais bien, fille absurde, idiote, qu’on [ne] peut [pas] plus se fier à l’océan qu’à ce monstre et tu as tout oublié, tu t’es laissé prendre, tu as pris des airs papillon pour lesquels tu mérites du bâton !
Admirez la politesse de mon objet.
Il arrive près de la voiture, un petit chapeau niçois, habillé de bleu: je m’attends à entendre parler de musique, d’opéra, point !
Animal absurde, femme sans cervelle ! Il vient dire que Nice, ce n’est pas un pays, qu’on s’ennuie à mort, qu’il n’a rien à faire, que véritablement ce n’est pas un pays, non, dites, est-ce que c’est un pays ça ! Et qu’il part samedi. Il s’attendait à un changement de face comme l’autre jour mais, par un bonheur sans nom, je n’ai pas sourcillé.
— Et vous resterez longtemps à Paris ? demanda ma tante.
— Oh ! non pas très longtemps, de quinze à vingt jours.
Nouvelle flèche, mais pas plus de succès que la première fois, je n’ai pas bougé. Seulement toute mon humeur s’est changée et je devins très confuse et honteuse à l’intérieur.
Nous marchons avec Saetone et Chevalier. Mon oncle parle de Girofla, et dit que je suis cruelle pour tous excepté pour lui. Il fait la bête et soupire, je suis furieuse et soupire et ris avec lui et comme lui.
Pour plus d’exaspération encore, Girofla, qui nous a vues à pied, ne descend pas et va chez les Sapogenikoff. Je voudrais être n’importe où, excepté avec ma tante qui est à l’extérieur ce que je suis à l’intérieur, confuse et queue basse ! Nous allons en voiture au quai Saint-Jean-Baptiste et, en repassant par la Promenade voyons l’indigne créature faisant des singeries avec Enoteas, Chevalier etc.
J’ai remarqué qu’il a un beau cou, fort et régulier, pendant qu’il était près de la voiture à la musique.
Je suis si exaspérée et furieuse contre moi que, depuis le n° 7, en face duquel étaient le bataclan et l’homme, jusqu’à la maison, je l’aime. Et je me dis tout bas: je l’aime, eh bien, certainement que je l’aime ! mais arrivée au n° 55 bis, j’eus honte et je ne l’ai plus aimé.
Je me mets à table disposée comme vous pouvez l’imaginer et n’ouvre la bouche que pour lancer de petites méchancetés innocentes contre les Sapogenikoff. Tout à coup elles entrent, Marie et Olga et, ô terreur: c’est le bouquet !
On lui a montré la photographie et raconté les Anglaises !!! !!!!!!! Mais je suis perdue moi ! que va-t-il penser ! Oh !
Il ne voulait pas croire, il dit qu’il nous a vues en même temps au bain, qu’à droite étaient les Anglaises et à gauche nous, en même temps. Le fait est que le tour a été admirablement fait. Maintenant que c’est passé je m’étonne moi-même. Nous étions en anglaises assises à droite et tout à coup, par un changement prodigieux, nous sommes à gauche à côté de l’homme et en nous-mêmes.
dans la marge
Pendant que les Anglaises étaient là. j’y étais aussi, ou plutôt Dina habillée en moi. C’était le principal ressort.
— Comment, s’est-il écrié, cette grande bossue était Mlle Bashkirtseff ?
— Oui.
— Et celle qui marchait comme ça, c’était !
— Moi, dit Marie.
— Et la noire que j’ai prise pour un espion prussien...
— C’était moi, dit Nina.
— Oh ! mais ce n’est pas croyable ! Et je ne vous ai pas reconnues ! Oh !
Et une scène de pâmoison de rire, de cris, à l’impossible, et d’étonnement sans fin. Au moins si on lui a tout raconté, au moins j’aurais dù être là pour jouir de la surprise de l’homme.
— Vous m’avez assassinée ! dis-je en me couvrant la figure des mains, et en tombant sur un fauteuil.
— Il n’y a pas de quoi, dit ma tante vous n’avez plus qu’une chose à faire, habillez Léonie, la femme d’Ambroise, la fille de cuisine et la blanchisseuse d’en face, en Anglaises et envoyez-les demain au château. Cette proposition produit un effet impossible à rendre, des rugissements de joie et des rires fous.
Je suis presque étouffée et deux fois je perds la voix.
J’emmène les Grâces chez moi et nous rions comme jadis. Et qui cause cette grande gaieté ? Girofla, de qui l’on parle, de Girofla, qui est le héros ? Girofla, toujours Girofla, partout Girofla.
Olga lui ressemble d’une façon effrayante, je lui dessine des moustaches, je lui mets mon chapeau d’amazone, elle prend la pose de l’homme et c’est une ressemblance à faire crier. Et aussi nous crions.
Tout d’un coup je suis prise d’un désir immodéré de voir le père Audiffret.
- Peut-être, dit ma tante, ces messieurs viendront ce soir, tenez-vous prêtes en tous cas.
Et nous nous tenons prêtes mais personne ne vient. D’ailleurs je suis furieuse contre tous ces gens-là. Je n’ai jamais été aussi humiliée car, j’ai beau dire, je me suis laissée parfaitement prendre, et depuis le n° 7 de la Promenade des Anglais jusqu’au n° 55 bis je l’ai aimé. Fi ! fi ! tant que l’on voudra je dis ce qui est, c’est peut-être mal de tout dire, mais je dis et dirai tout.
Il est beau, ce bandit, il a un beau cou. Je le déteste, je suis furieuse contre lui et je prends ses manières, je parle comme lui et souvent sans le vouloir.
Non, Dieu ne me le donnera jamais, car je le broierais !
Oh ! mais lui raconter l’affaire des Anglaises ! Et c’est Nina qui a raconté, j’imagine avec combien d’esprit.
C’est indigne !
Nous nous imaginons les fausses Anglaises de demain, comment il les recevra, comment elles lèveront leurs voiles. Car, après lui avoir tout raconté, venir de nouveau serait... je ne sais plus quoi. Et sa surprise après !
Je n’ai jamais autant ri et crié.
Mais vers dix heures j’ai réfléchi, il serait capable de battre nos femmes et cela nous brouillerait tout à fait. Il ne faut pas mêler les domestiques dans nos plaisanteries. Certes ce serait surprenant, mais il se fâcherait et je ne veux pas avoir un ennui de plus, j’en ai assez, Dieu merci.
- Ah ! si j’avais su, dit-il je vous aurais enfermées et forcées d’avouer que c’était vous.
Et demain il aurait enfermé les femmes et puis quelle surprise, quel scandale !
Ce serait trop beau et c’est pour cela que ça ne peut pas se faire. Toutes ces choses m’ont étourdie; quand tout le monde est parti je m’enfeme avec mes pensées, écris le galimatias que voilà et me couche. Que la plume est impuissante ! que je voudrais raconter toutes les bêtises que nous avons faites, ce soir, ma tante elle-même en riait comme-une folle, quant à moi je procédais à toutes nos absurdités avec une gravité sublime, ce qui me faisait étouffer puis aller me mettre la face contre le mur et battre le parquet des pieds.
L’affaire du Château devient de jour en jour plus amusante, chaque jour on découvre une nouvelle chose que nous n’avons pas remarqué alors.
Surtout l’étonnement de l’homme, il a crié de désespoir de ne nous avoir pas reconnues, il a dit vouloir battre le jardinier qui ne nous laissait pas entrer. Oh ! quand je me rappelle le soir chez nous, où il a raconté la visite étrange qu’il eut le matin et quand j’entends Olga raconter sa consternation et son rire d’aujourd’hui je sens « du fond de l’âme couler je ne sais quoi qui fait que l’on se pâme ».
Comme c’est drôle, les choses racontées ne font pas rire, j’ai beau pour ainsi dire photographier nos gestes et paroles, et rien. C’est toujours froid ou absurde.
Heureusement je ne l’aime plus; je me rappellerai toujours avec désespoir que depuis le n° 7 jusqu’au n 55 bis je l’ai aimé. J’ai aimé d’Audiffret !
Celui qui crache en l’air reçoit ce qu’il a craché sur la figure.
0 grande et sublime vérité !
Pourquoi représente-t-on la vérité toute nue et au fond d’un puits.
Parce que la vérité est toujours cachée et qu’en l’allant chercher on risque de se noyer ou tout au moins de s’enrouer horriblement. La vérité est toute nue parce que la nudité n’est pas admise, parce qu’on en est honteux et parce que les hommes les poursuivent de huées. Enfin, parce que la vérité demande une couverture comme la nudité et que, toute simple, elle choque les gens de bien.
J’avais mieux compris mais je ne sais pas écrire comme je comprends. C’est comme dans un cauchemar, on veut crier et on ne peut pas !