Mercredi 22 septembre 1875

Hier comme avant-hier, après être restée quelque temps dans mon lit, je me levai mais cette fois pas pour faire des vers quelque mauvais qu’ils soient, je me levais pour souper.
Je me réveille toute drôle comme le lendemain du départ du Niçois. Je suis en colère ! Je n’ai abaissé ma main jusqu’à lui que dans la certitude de le ramasser et voilà qu’il s’envole comme une feuille emportée par le vent ! se rapproche, je crois le tenir, mais point ! il est déjà loin. Cette chasse m’a énervée.
Je suis furieuse d’avoir poursuivi une chose indigne, sans succès. Comprend-on bien ma pensée ? Si j’étais abattue dans une lutte sérieuse, je serais chagrinée, très chagrinée, mais je me résignerais à la fin. Mais ici ! Je ne m’en suis occupée que dans la certitude du succès. Ah ! si j’avais su ! Je croyais n’avoir qu’un signe à faire, pas même cela, moins si c’est possible !
« Il ne faut jamais faire de plans ! »
Et quelle honte devant tous, devant tous les miens !
Fi, quelle position humiliante. Bon Dieu ! Que je le déteste donc pour cela !
je suis hébétée et une nouvelle crainte me poursuit. Le changement des Sapogenikoff. Est-ce qu’eux aussi, pour suivre le flot... Oh ! vraiment ce serait étrange ! Sans parler de leur pauvreté, parlons seulement de Yourkoff. Tout le monde regarde cela de travers, on n’a pas voulu recevoir Pâris au cercle dans le commencement, et on a fait une remontrance au consul parce qu’il a présenté « une cocotte masculine ».
Eux qui sont partis de Genève parce qu’à la suite de la catastrophe les filles ont été malades et qu’à Genève on a dit qu’elles... - Oh ! j’ai horreur de répéter une pareille infamie -que toutes les deux ont un enfant ! On a dit cela ! On a dit cela de deux petites filles de seize et dix-sept ans ! de deux anges !
Eux que nous avons accueillis comme des parents les plus proches. Vraiment ce serait trop laid !
Et qui sait ? Pour faire comme Mme Howard, ou pour mériter une invitation de Mme Tutcheff, ils le feront ! Cela me brouillerait avec le genre humain mais pas comme on l’entend, cela me ferait triplement désirer la richesse et la puissance pour voir tous ces gens ramper à mes pieds, pour les écraser par ma bonté et ma bienveillance hautaine, pour leur faire sentir que, oh ! de moi à eux pas de reproches !
Mais pourquoi suis-je si accablée !
Qu’ai-je fait à ce monde ? Pourquoi me poursuit-il dès ma naissance ? Cela me tuera, car à ces pensées je deviens stupide, mes yeux prennent une expression idiote, je ne veux rien, je ne suis rien, je suis anéantie, anéantie et je ne pleure pas.
N’est-ce pas honteux ma fille ? Une autre en rougirait toute sa vie ! Et toi, tu es contente ! Ceci se rapporte à la soirée.
Mais allons d’abord à la Promenade. D’abord en voiture, puis à pied avec ma tante. Elle s’est fatiguée au bout d’une demi-heure et nous nous assîmes sur un banc, aussitôt vient Fiouloulou disant qu’hier avec d’Audiffret ils étaient venus chez nous, mais voyant toutes les fenêtres noires n’osèrent pas entrer. Quelques minutes plus tard arrive le superbe imbécile mis comme au Bois, il vient du port où il a acheté des poteries pour son huile. Il va être sage. Je ne pus m’empêcher de sourire en entendant cela, moi qui ai dit « un pot en terre cuite » par bêtise, et voilà que j’ai deviné. Je pris immédiatement la résolution de m’éclaircir sur un autre point de ma chanson.
Passe Cresci le directeur de l’Opéra, Girofla le saisit et le présente, parle Italie, me fait parler italien, exalte ma voix au professeur, dit qu’il faut que je prenne des leçons etc. etc. Cresci, qui me saluait et me faisait la révérence avant de me connaître, va s’incliner maintenant puisque son seigneur et maître l’a présenté.
Il manquait vingt mille francs au pauvre diable pour prendre la direction du théâtre et Girofla les lui a prêtés à condition d’être remboursé quand il y aurait des bénéfices. De sorte qu’il est le dieu de cet homme.
Le garçon sait ce qu’on dit et devant l’Italien il s’est conduit de sorte à affermir tout le monde dans cette idée.
— Qu’est-ce que ça me fait, puisque je m’en vais de Nice ?
— Alors vous commencerez à donner des leçons à Mademoiselle qui a une magnifique voix de contralto, - puis vers moi:
— Quand Mademoiselle ?
Cette créature prend des airs d’intime, mais bah...
— Apprenez d’abord à chanter à Monsieur, dis-je à Cresci, et puis nous verrons. Et je m’en allai rejoindre ma tante qui était déjà en voiture.
Ce soir ils viennent chez nous. Comme on se raconte tout ! Cresci savait de Saëtone quelle voix j’ai et comment je chante.
Je me mets en blanc, robe Empire (pas trop Empire, ce serait leste pour mes seize ans), bas roses et mules cuir de Russie. Devant ma glace je voulais changer, j’avais peur d’être trop parée, car ma figure était si blanche et rose qu’elle donnait un éclat particulier à tout le reste. Je ne change pas et descends au salon où sont ma tante et les deux Niçois.
— Est-ce vrai, Monsieur que vous avez une armoire à glace particulièrement belle ?
— Qui vous a dit ça ?
— Quelqu’un, mais dites est-ce vrai ?
— Je ne sais pas, j’ai une armoire à glace comme toutes les armoires à glace, elle n’a rien d’extraordinaire.-
— Peut-être dans l’appartement de votre père ? dit Gaiuia.
— Ah ! oui, c’est vrai, il a des armoires à glace immenses.
— C’est cela, vous voyez bien que j’avais raison.
Voilà mon autre point éclairci, et je m’en vais du salon pour rire à mon aise et lui reste là ne comprenant rien.
Ils ont volé chacun une photographie médaille, les trois Grâces ensemble, après bien des tentatives infructueuses.
On a parlé de Smirnoff et de sa caricature et, comme ils voulurent absolument la voir, au lieu de faire descendre la toile je les fais monter dans mon cabinet d’étude.
Ce sera plus simple, dis-je, vous, M. Gaiuia, prenez une bougie et vous, monsieur, une autre et nous monterons.
Et nous montons et comme l’escalier est couvert de poussière et de fragments de plâtre, puisque le premier est envahi par les maçons, je relève ma traîne ce dont je ne suis pas du tout fâchée, mes pieds et mes mules de cuir de Russie demandent des yeux: ils en eurent quatre.
Après avoir examiné tout en se promenant par la chambre avec leurs bougies, Girofla ouvre une armoire et le premier livre dont il lit le titre est: « Mémoires du maréchal duc de Richelieu ». Bigre ! voilà ce que je ne voulais pas.
— Oh ! ho ! fit-il d’un ton expressif.
Nous redescendons au salon, à thé l’homme raconte ou plutôt je lui fais raconter sa campagne de 1871.
Il nous raconte comment il volait le lard et les oies aux paysans. Les oies en les saisissant par le bec pour les empêcher de crier.
Je ne puis me le figurer soldat et je lui demandai à plusieurs reprises les mêmes choses et il répétait et je riais et il riait de mon peu de confiance en sa valeur.
Il paraît qu’il a tué un Prussien, un seul !
J’ai repris toute ma présence d’esprit, je ne suis plus bête, je ris, je plaisante même, j’ai repris mon air familier et hautain, je suis enchantée !
Ce matin j’ai effacé la tour, les cornes et la queue voulant refaire l’homme en face, mais je ne pus réussir. Ce soir je lui fais mettre son tube et le fais poser de toutes les façons.
— Vous ne perdrez rien pour attendre, demain vous serez à votre place. Ne riez pas, Ah ! mais fermez donc la bouche ! Et naturellement il l’ouvrait, riait puis la fermait et elle se rouvrait encore.
En profil à présent, de face, non plus bas, enfoncez davantage le chapeau.
— Avez-vous vu « La Belle Hélène » ? interrompit Fiouloulou.
— Non, dis-je sans me tourner et en penchant la tête tantôt d’un côté tantôt de l’autre pour mieux me rendre compte de cette figure que j’ai tant de mal à copier et aussi pour le regarder, car il est beau.
— C’est que, continua le petit, il y a au premier acte une scène absolument pareille.
En effet, il a raison. C’est ici la place de l’apostrophe peu gracieuse pour moi. Moi qui étais furieuse ce matin, je suis enchantée ce soir. Que voulez-vous que j’y fasse, puisqu’il m’amuse, puisque je le trouve adorable ! J’espère que je suis franche.
Je ne sais plus à quel propos il dit:
— Car mon père, pour le moindre tapage, il tire de suite des coups de pistolet.
— C’est dangereux de venir chez vous, dis-je.
— Un soir moi-même j’ai été reçu par un coup de fusil, je suis arrivé sans prévenir et comme j’avais les clefs, je suis entré et le jardinier a tiré. Car j’ai distribué à tout le monde de vieux fusils de chasse.
C’est effrayant.
Je voulais raconter les Anglaises, mais ce sera pour plus tard.
Puis on parle chant et de nouveau:
— Il faut prendre des leçons, absolument. Je vous enverrai Cresci, êtes-vous libre après-demain à dix heures ? et nous chanterons des duos etc. etc. etc...
Enfin pourquoi pas ?
Demain il va chercher avec son Cresci et à la musique me dira ce qu’ils auront trouvé.
Moi chantant avec d’Audiffret. Pour toute autre ce pourrait être dangereux, mais moi, cuirassée comme je suis !
Non, c’est très amusant.
Notons ici qu’il y a toujours la secousse

Notes

Les Mémoires de Louis-François-Armand de Vignerot du Plessis, duc de Richelieu (1696-1788), maréchal de France et libertin notoire, publiés après sa mort (1790-1793) par l’abbé Jean-Louis Soulavie et d’une authenticité douteuse ; leurs récits galants n’en faisaient pas une lecture pour une jeune fille. ↩