Journal de Marie Bashkirtseff

Hier j'etais a peine depuis dix minutes dans mon lit que quantite de rimes se presenterent et ne me laisserent pas de repos tant que je ne me levai, n'allumai la bougie et ne mis a ecrire:
Arrivons maintenant
Au chatelain fougueux
Jeune homme abracadabrant
Tantot riche, tantot gueux
Son doux nom est Emile
Il est si frais, si rose
Ce superbe imbecile
Qui ne pense qu'a sa pose.
Tous les jours de la semaine
Vetu en bon Nicois [Brouillon: nicart]
Sa personne il traine
Par les rues au hasard
Mais quand vient le dimanche
En habit, en grand chapeau,
Comme Godard tirant sa manche
Il fait fort bien le beau.
Sans [Brouillon: esprit] succes et sans conquete
Il [Brouillon: se croit] se pose en Don Juan
Ce joli garcon si bete
[Brouillon: Cet etre pretentieux et bete]
Et parfois on se meprend.
On dit qu'a chaque demoiselle
Il fait de suite la cour
Qu'il est ruse et infidele,
Le seigneur de la Tour !
On dit meme que bien des dames
Du grand monde et du demi
[Brouillon: ont repondu a sa flamme]
Sont pretes a damner leurs ames
Avec ce garcon gentil
A deux cents lieues a la ronde
On le dit le plus galant...
Mais peut-on croire le monde
Le monde est si mechant !
Ceci est destine a remplacer ce qu'il y a dans la revue de Nice, fait a Schlangenbad.
A peine ai-je ecrit cela que ma plume demande a ecrire
encore quoi ? Voyons.
Complainte La-haut, la-haut, sur la colline Regardez bien ce beau chateau " Ce n'est pas une vieille ruine Mais un chateau tout neuf et beau J'avais de superbes terrasses Avec d'immenses marronniers J'avais une grande armoire a glace Une cuisine et des cuisiniers J'avais des chevaux et des voitures J'avais un cocher, des livrees J'avais de belles aventures J'avais des maitresses titrees J'avais un pere, une belle-mere; J'avais trois soeurs, j'avais un chien Mais un jour papa en colere Fit feu ! Et il ne reste rien. J'avais une redingote grise, J'avais des souliers vernis, J'avais une si blanche chemise J'avais les doigts de bagues gravees, J'avais une cravate blanche, Une autre verte, un chapeau tube, J'etais si beau chaque dimanche ! Je suis plus desole qu'Hecube J'avais une nombreuse suite J'avais Andriot, Galula J'avais un pot en terre cuite, Plaignez le pauvre Girofla. J'avais une canne tres a la mode Que je maniais comme un fusil, J'avais dans ma chambre une commode, Ah ! mon Dieu, que j'etais gentil ! J'interessais toutes les belles J'faisais des diners a mes frais Ah ! mes fleches etaient cruelles Oui, j'etais le grand d'Audiffret Dans les theatres, aux restaurants Dans les cafes, j'etais le maitre, J'avais des regards percants. On ne peut plus me reconnaitre.
J'etais surprenant, magnifique J'etais partout le plus fringant. Pres du jardin, jours de musique Tous me trouvaient tres seduisant.
Le grand cafe de la Victoire Depuis que mon chateau m'a fui Et perdu son etoile, sa gloire: J'etais son principal appui.
Le London House ferma sa porte
Et la Maison Doree fremit
Et le vent ma chanson emporte
Et l'horloge de la Tour gemit
La-haut, la-haut sur la montagne
Vous voyez bien ce beau castel
Ici je n'en ai plus qu'en Espagne Je suis au troisieme de l'hotel.
Cette complainte se chante sur l'air de "Madame l'Archi-duchesse".
"Ou je vais je n'en savons rien dame I".
Je ne finirai jamais cette complainte, j'ai encore trouve des rimes. Je vais la recopier dans le livre suivant, elle m'amuse et surtout se fabrique si facilement que c'est un plaisir.
[A la fin du cahier 43 figurent six pages de brouillon des vers precedents avec de petites variantes. Ces pages sont rayees.
Les vers suivants du brouillon n'ont pas ete repris par Marie dans sa version definitive:]
J'avais un parent millionnaire
Et qui a, je crois, ete fripier
Qui m'a legue tout son argent.
Mais sa richesse est oubliee.
J'avais une tante debonnaire
Qui voulait me donne l'estropiee.
J'avais un oncle dans la vieille ville
Qui m'a encore donne son habit [?]
Mais je ne suis qu'un imbecile
Et de cela il ne me reste rien
J'ai mange toutes ces fortunes,
J'ai joue et gaspille
Et il ne m'en reste plus une,
Je suis completement depouille. Apres un repas si copieux Mon caractere capricieux
A fait une bouchee du chateau Comme d'un bon et gros
Mardi
H[is] G[race] t[he] D[uke] o[f] H[amilton]
Livre 44eme
depuis le mardi 21 septembre 1875 jusqu'au samedi 25 septembre 1875
Nice, Promenade des Anglais 55 bis, en ma villa.
21 septembre 1875 -suite
Complainte de Girofla
La-haut, la-haut sur la colline Regardez bien ce beau chateau, Ce n'est pas une antique ruine Mais un chateau tout neuf et beau. J'avais des superbes terrasses Avec ces immenses marronniers J'avais une grande armoire a glace Et un placard plein de souliers, Une cuisine et des cuisiniers, J'avais des chevaux et des voitures, J'avais un cocher, des livrees, J'avais d'amoureuses aventures, J'avais des maitresses titrees, J'avais un pere, une belle-mere, J'avais trois soeurs, j'avais un chien, Mais un jour papa en colere Fit feu ! Et il n'en resta rien J'avais une redingote grise, J'avais des souliers vernis, J'avais une si belle chemise, J'avais les doigts de bagues garnis J'avais une cravate blanche, Une autre verte, un chapeau tube,
J'etais si beau chaque dimanche, Je suis plus desole qu'Hecube. J'avais une nombreuse suite, J'avais Saetone, Galula, J'avais un pot en terre cuite, Plaignez le pauvre Girofla ! J'avais une canne tres a la mode Que je maniais comme un fusil, J'avais dans ma chambre une commode Sapristi ! que j'etais gentil ! J'faisais des diners a mes frais, Oui, mes fleches etaient cruelles Ah ! j'etais le grand d'Audiffret ! Dans les theatres, aux restaurants Dans les cafes, j'etais le maitre J'avais de ces regards percants... On ne peut plus me reconnaitre ! J'etais surprenant, magnifique, J'etais partout le plus fringant, Pres du jardin, jours de musique, On me trouvait fort seduisant. J'avais un parent millionnaire [Raye: Qui m'a legue]
Mais sa richesse est oubliee, J'avais une tante debonnaire Qui voulait me donner l'estropiee^1^ J'avais un oncle dans la vieille ville Lui aussi me legua son bien Mais je ne suis qu'un imbecile Et de nouveau je n'ai plus rien. J'ai mange toutes ces fortunes, J'ai parie, joue, gaspille Je subis bien des infortunes Je suis completement depouille. Apres un repas si copieux J'ai fait une bouchee du chateau Je suis un etre tres capricieux Et ce fut mon dernier gateau. Le grand cafe de la Victoire Depuis que ma richesse a fui A perdu son etoile, sa gloire
J'etais son principal appui.
Le London House ferme sa porte
Et la Maison Doree fremit
Et le vent ma chanson emporte
Et l'horloge de la Tour gemit.
La-haut, la-haut sur la montagne Vous voyez bien ce beau castel ! Moi, je n'en ai plus qu'en Espagne... Je suis au troisieme a l'hotel.
"Ajoutez quelquefois et souvent effacez". J'ajoute toujours et j'efface rarement.
Je me venge par cette misere de Girofla.
Nous l'avons rencontre deux fois, en grand chapeau il est si joli que j'en suis irritee.
Nous etions chez les Sapogenikoff mais elles ne sortent plus, on ne peut pas les tirer de chez elles et le logement a la Promenade leur a monte la tete, je crois.
Je m'ennuie de ne voir personne.
Les Sapogenikoff s'interessent follement a Girofla, leur cocher est la source ou ils puisent les renseignements.
Encore une fortune a manger pour M. Emile, - leur dit le cocher en approchant d'un magasin de drap Audiffret freres, on dit que c'est son oncle.
Quel heureux garnement. Il a mange avec son papa deux fortunes immenses et chaque fois qu'il est au bout, il lui arrive un heritage comme du ciel.
Le pere a fait batir une maison, elle ne lui a pas plu, il l'a fait raser, puis une ecurie meme chose, apres un puits, meme chose encore.
Cela rappelle Cesar faisant raser sa magnifique villa. Le pere est un homme comme j'aime, et le fils copie en tous points ses charmantes extravagances. J'aime cela, cela me plait.