Journal de Marie Bashkirtseff

Voila ! deux jours je n'ai rien ecrit, j'avais oublie mon journal mais il gemissait dans sa boite blanche et le voila encore.
Samedi je suis sortie avec ma tante, je n'ai pas vu d'Audiffret et je me suis presque ennuyee. Le soir au theatre. On donne "Jean le cocher", je m'ennuie comme trois personnes ensemble dans la grande avant-scene avec ma tante.
Dimanche je passe mon temps a peindre, j'ai fait le portrait d'Olga a la couleur, qui n'etait qu'ebauche au fusain, remplir ce grand ovale m'a fatigue la main mais je voulais encore peindre, j'ai pris un autre ovale de la meme grandeur, j'ai fait poser Frederic. Ce n'etait pas facile, allez !
A grand peine nous l'avons fait monter sur le fauteuil, puis on appela Bagatelle et on la fit jouer avec une pierre sur le tapis pendant que Leonie chantait pour amuser le poseur et lui racontait toutes sortes de choses pour lui faire tenir sa tete en l'air.
[En travers: Tout ca n'a jamais ete acheve ni meme continue. Je me mettais tout a coup a peindre pendant deux heures une fois, puis trois mois et
puis rien.]
Je le fais de grandeur naturelle et, en buste, comme un homme. Il est superbe vu de face, assis et avec la langue pendante. Enfin vient la Promenade, je suis mecontente de moi, pas de ma face mais de moi. Il y a deja quelques voitures autour du jardin.
(J'ai recu mes robes et les decrirai au fur et a mesure que je les mettrai).
Saetone ne quitte pas l'Americaine, c'est au point que quelque chose de serieux menace d'arriver.
Le fidele Fiouloulou vient et je bavarde avec lui librement et simplement. Puis vient le patron, cet homme que je commence a hair non pour sa face mais pour lui.
Ils ont avec ma tante un entretien assez anime, elle l'a vu avec cinq ou six autres, vers le soir sur l'avenue de l'imperatrice, dansant autour d'une voiture qui contenait une dame, enfin une dame. Ils rient et je ne me mele pas de la conversation. On me demande si j'ai vu.
- Non, quoi ?
- Oui, car enfin, un homme qui danse dans une avenue ce n'est pas naturel.
- Non, mais je n'ai pas vu, c'etait sans doute vers le soir, car ma tante a beaucoup ri et n'a pas voulu me dire pourquoi.
- Ah ! c'est bien que Mademoiselle n'a pas vu, car enfin, c'etait une fois par hasard, dit-il.
Je suis en robe, cette robe avec son tablier carre tombant jusque sur les souliers et son corsage divinement fait. Des bas roses et des mules de cuir de Russie avec les bouts carres mais petits et une broderie grecque a jour. C'est ravissant. Nous marchons jusqu'au 47 ou logent les Sapogenikoff, Nina seule est a la maison, les filles sont chez moi.
Ce soir on donne "Hernani" de Hugo, ce poete si antipathique, mais malgre cela je vais au theatre, robe rose; coiffure Empire, je ne me sens pas fiere, comme lorsque je sors d'habitude je me sens petite.
- Quelle loge faut-il prendre ? demande ma tante.
- Celle que tu voudras.
Elle prend la premiere du premier a gauche.
Je suis furieuse d'etre dans une loge ordinaire.
La salle est assez pleine et toutes les belles dames de Nice me font l'honneur de me regarder.
On dit que l'on s'occupe beaucoup de moi surtout depuis le
stupide Nicois. Le drame est aussi monstrueusement joue que possible, je ne m'en occuperai donc pas.
Au deuxieme entracte vient Fiouloulou et se place derriere ma tante, puis d'Audiffret et se place derriere moi. Je suis furieuse contre moi, devant cet homme commun et arrogant avec ses petits airs railleurs, je suis bete, je ne sais comment parler, je ne trouve rien a dire. Enfin je me trouve miserable, petite et bete ! Or je me revolte singulierement contre un pareil etat et en veux mortellement a la cause. Qu'on ne pense pas que je sois interdite ou timide, que je l'aime, non, oh non, simplement sa presence me fache et son air me vexe et me rend bete. Cette malheureuse idee qu'on me trouve bete me poursuit ! C'est affreux un pareil etat !
Sans detester sa figure comme celle du Polonais, je commence a le detester, lui. Je me sens une telle colere contre cet homme, une telle mechancete que c'est curieux. Il a l'air miserable, comme Gioia apres la defection du duc, il a perdu son chic. Et je ne lui en veux que davantage. Vient Saetone et je ris de son amour pour l'Americaine. Sa presence me remet un peu, mais bientot je retombe encore dans ma betise.
Quand ils furent partis, vient mon ami Ricardo: entre autres, il demande si nous restons ici pour l'hiver.
- On n'en sait rien encore, dit ma tante, qui sait ce qui sera cet hiver.
- Alors il y a des projets en l'air.
- Oui.
- Ah ! alors, il y a des projets, c'est vrai ? ! s'ecrie-t-il en me designant de l'oeil et avec une telle intonation que nous nous regardames avec ma tante et comprimes de suite de quel projet il voulait parler, sans qu'aucun autre mot nous eut eclairees.
- Quel projet ? continue l'homme content de pouvoir savoir sans avoir risque une question dangereuse.
- Le projet de partir de Nice, dit ma tante apres avoir echange avec moi un regard eloquent.
L'homme a vu et cru, nous avons compris et nos yeux.
Sont-ils etranges !
Apres ce soir ce sera pire encore, pendant deux actes et deux entractes, on a vu l'homme tantot debout derriere mon fauteuil, tantot assis et, ce qu'il y a de mieux, il nous a accompagnees au sortir du theatre, et comme notre voiture etait en retard, tous ces bons Nicois ont pu voir ma tante et Galula et moi et d'Audiffret, Emile les suivant, nous acheminer a pied,
vers la place Massena ou nous avons pris un fiacre dans lequel ces messieurs nous ont placees, et Girofla a leve la capote. Cela m'a fait un certain plaisir. Etre un instant comme les autres, pas seules et miserables comme avant. -
Je rentre souverainement mecontente de moi et de tous.
Je suis bete !
Cette idee qu'on me croit bete me rendra bete.
Il me semble etrange qu'on parle de moi, que je sois l'heroine d'un de ces mariages que le public se plait a faire.
Que le monde est laid !
Que les hommes sont petits !
Hier au [Raye: theatre] nous avions la loge qu'avait jadis le petit Chilowsky, d'indifferente memoire.
On s'est souvenu de ses rideaux toujours baisses.
- Comme Mme Prodgers l'autre soir, dit Girofla, elle ne s'est pas du tout bien trouvee d'avoir ferme ses rideaux.
- Oui on l'a sifflee, dit ma tante.
- J'etais ce soir au theatre, dis-je, il y a de cela plus de deux ans.
- Elle etait avec Miss Robenson, dit ma tante en souriant a d'Audiffret.
- Oui, oui, parfaitement, dit-il, la jolie Americaine, oui.
- Je l'ai connue l'ete dernier a Spa.
- Cet ete ? demanda vivement l'homme.
- Non, l'ete dernier, je la voyais a Nice il y a deux ans mais l'ete dernier seulement nous avons fait connaissance.
Et je me suis presque embrouillee en disant cela. Je me souviens tres bien du scandale du theatre. Mme Prodgers et la Robenson etaient toutes deux tellement habillees et decolletees que Collignon qui etait avec moi s'ecria:
- Vraiment a les voir ainsi toutes deux on les prendrait pour deux cocottes !
- Et puis:
- La voila, Miss Robenson, j'espere qu'elle est arrangee ! Elle est restee deux heures devant la glace, elle est jolie mais platree, platree..
Plusieurs messieurs etaient dans la loge, et ces dames eurent l'idee de fermer les rideaux. Aussitot plusieurs personnes du parterre se leverent et dans un instant tout le parterre se leva et se tourna vers la loge avec des sifflets, des huees et
des cris:
- Pourquoi baissez-vous les rideaux ! Est-ce qu'on fait mal ? Ouvrez les rideaux !
J'en ai frissonne pour les deux pauvres femmes, mais elles, au bout de deux minutes, parurent sur le devant de la loge ecartant les rideaux, calmes, et resterent ainsi toute la soiree mais un peu plus convenables que d'habitude.
Je suis allee me promener ce matin a onze heures, il faisait une petite chaleur tres agreable et je suis rentree pour dejeuner, un peu fatiguee.
Apres je me mets en voiture, vais chez Nina, amene Olga chez moi et la fais poser pour son portrait qui commence a devenir pas mal.
Je suis tres severe pour ma peinture, mais je ne puis me refuser une grande aptitude, [Quelques mots cancellees] C'est pour la premiere fois que je travaille d'apres nature. Olga a pose deux fois, la premiere fois il y a longtemps et la seconde aujourd'hui, et le portrait est presque fini. Il n'est pas modele mais le puis-je ? Ayant peint pendant une annee seulement d'apres de vilains modeles des peintures de Bensa que je copiais trois fois par semaine, et avec un professeur incapable !
Ce que je viens de faire m'encourage enormement. La ressemblance est parfaite, la peinture est en enfance mais j'espere arranger.
Je reconduis mon modele chez elle et je descends avec ma tante. Nous faisons a peine trente pas que d'Audiffret se joint a nous et au bout de dix pas encore Chevalier.
Ainsi tous quatre nous passons devant les fenetres des Sapogenikoff toutes pleines de tetes curieuses et d'yeux devorants. Je souris en moi-meme et continue a parler avec Chevalier et a ecouter ce que dit d'Audiffret.
Cet animal est en tube, convenable en un mot, et tres joli. Je me demande pourquoi ne s'habille-t-il toujours ainsi; en Nicois il est commun, en gentleman il est beau.
Je demande a Chevalier des nouvelles de Godard, s'il lui ecrit et quand il reviendra et ce qu'il fait. Chevalier me repond et commence a sourire malicieusement et moi plus fine qu on ne croit demande encore puis tout a coup rougis, tousse comme pour cacher ma rougeur et baisse les yeux.
- Ah ! qu'est-ce que j'ai donc a tousser ainsi, c'est M. Godard qui en est cause.
- Ah ! Mademoiselle je le lui ecrirai, il m'ecrit qu'il est
triste, qu'il regrette Nice, qu'il n'a jamais pense qu'il la regretterait autant etc. etc. voila ce que me repond Chevalier en me voyant si engodardee [sic].
C'est amusant, voila qu'il va penser des betises, et les ecrira a Desire. Je suis contente ! Je ne suis pas si bete ce soir, j'ai ri et parle et l'homme ne m'a pas ferme la bouche, je suis plus a mon aise, je voudrais l'etre tout a fait.
Ma tante malgre ma triple injonction d'hier n'a pas invite ces beaux chiens chez nous.
Je ne sais quelle raison cachee elle a car, avec son air etrange elle me dit qu'elle a oublie, ce soir je lui dis mon idee et rentre toute fachee. A force d'avoir cet air detestable elle me rendra indecise et me fera penser qu'il y a vraiment quelque chose.
Pres de notre porte, seules deja, nous voyons Gioia avec son monsieur. Elle est sortie a moitie de la voiture et s'est longtemps retournee me regardant toujours, me regardant comme jamais. Ma tante dit que c'est parce qu'on lui a dit que tout le monde dit, a elle tout d'abord et a juste titre vraiment.
Tout cela me fait rire et j'aime a accrediter ce mauvais bruit.
Je crois Olga bien prise, pincee, comme dirait Fiouloulou, pendant quatre heures de suite elle n'a cesse de bavarder de l'homme, et ce qu'il a fait, et ce qu'il a dit, et combien de fois il a passe par la Promenade et comment il etait mis. Et elle est rouge et animee en racontant cela. Pauvre !
Elle m'amuse parce que sa conversation m'interesse et puis tout en riant toutes deux et, tout en prenant des airs indifferents et moqueurs, nous allons de temps en temps voir ce qui se fait sur la montagne, tout la-haut, la-haut, sous pretexte de regarder l'ouvrage de Leonie: nous nous tenons derriere elle a la fenetre et puis rentrons en courant chez moi et eclatons de rire.
Ecoutez ce que je vais vous dire, vous, ceux qui ne lirez jamais ce journal; je suis allee trop loin en imagination et en realite pour reculer, j'ai trop pense, trop ecrit, trop ri, trop dit, trop fait de betises pour cet homme, pour le laisser tranquille. Son air indifferent me met en colere, me vexe. Je veux cet homme, je le veux, il me le faut ! Si j'avais la douleur et la vexation supreme de ne pas l'avoir maintenant, eh bien alors je le prendrais plus tard et cela autrement que maintenant.
Mais plus tard ce serait une humiliation, il n'aurait pas voulu de moi pour femme (je ne consentirais jamais, mais il peut desirer n'est-ce pas ?) et il me prendra en pitie, apres, quand on prend n'importe qui, une femme mariee n'est pas un fardeau et on peut la prendre sans l'aimer.
Oh ! mais si j'etais reduite a attendre ce temps je le repousserais indignement et ne... enfin... comment dire ? et ni..., n'importe, et ne... qu'apres l'avoir reduit au desespoir, je le ferais aller jusqu'au pistolet, et alors seulement je pourrais, sans crainte de m'humilier. Ah ! je suis amusante !
Oh ! qu'on est miserable quand on pense ainsi vastement et quand on n'a rien !
Tuez-moi mais vous ne me ferez pas entendre raison et jusqu'a l'age de soixante-dix ans j'attendrai toujours. En moi il y a deux moi, une qui dit oui et une autre qui dit non. De cette lutte continuelle de mes deux moi il resulte que je ne sais pas quoi penser. Car il me semble incroyable que tout cela creve comme une bulle de savon. J'ai fait des plans, ils ne peuvent donc pas s'en aller au diable !
Enfin, la premiere moi dit qu'il y aura quelque chose, et la seconde moi que la premiere est une folle et bete.
C'est moi n° 1 qui parle; elle dit que l'homme tout en affectant d'etre comme avec tout le monde avec moi n'est pas comme avec tout le monde, qu'il a un air auquel on ne doit pas se tromper, que, tout en parlant aux autres, il me parle et en me parlant il prend un ton particulier, bas et serieux. Enfin qu'il est un immense poseur, un roue, mais que je l'interesse plus qu'il ne le pense et que cela finira comme je veux.
Le discours de moi n" 2 est plus court, plus net, plus expressif, elle dit que je suis une bete, que c'est pitoyable et pretentieux et laid de s'imaginer des choses. Qu'elles n'existent pas, qu'il n'y aura rien et qu'il faut se tenir tranquille.
On comprendra facilement l'embarras de mon tout, ayant vu la dissension qui regne parmi mes parties. Un jour je penche vers l'une, un jour vers l'autre. Enfin cela doit donc finir, [Mots noircis:] je serais curieuse de savoir qui l'emportera: n" 1 ?, n" 2 ? Qui des deux.
Allons, on verra, je verrai bien apres. Et puis je m'en vais a Rome, et j'ai bien peur que cela ne finisse avec ce depart.
Bigre ! ce serait plus vexant qu'on ne croit, plus vexant que je ne crois moi-meme, surtout pour plus tard ce sera une tache sur ma carriere dont je ne me souviendrai qu'avec honte !