Journal de Marie Bashkirtseff

A une heure dix minutes nous nous remettons en wagon avec un marquis et une marquise italiens avec leur bebe.
Je suis si habituee de voyager, je ne fais que cela depuis quelque temps. Ah ! je sais bien pourquoi la plupart des maris n aiment pas leur femme. Cette Italienne m'a donne une bonne lecon de I art conjugal. Son bebe est charmant, blanc et rose et blond comme un Anglais, je l'admirais meme. Mais voila qu'ar
rive une catastrophe tres naturelle et c'est la mere, malgre la presence de la bonne, qui a tout fait. Fi la sale chose !
Je comprends bien les hommes s'en allant au cercle ou chez des femmes propres et gentilles, et fuyant leur femme aux jupons pas frais, par economie, aux figures soucieuses, aux enfants... avec des catastrophes. Je n'accuse pas les hommes, Dieu m'en garde, je les approuve, je les plains.
Ce sont les femmes qui font les mauvais menages en voulant les faire trop bons. Et elles osent se plaindre !
D'ailleurs a moins d'etre moi ou a peu pres, on ne peut pas retenir un mari dans les formes du comme il faut. Je ne parle pas de retenir l'amour, c'est chose impossible, il vient de lui-meme et puis glisse entre les mains comme une bouffee de fumee.
Il y a des femmes qui pensent qu'elles retiennent l'amour par leur savoir ou leur coquetterie. Allons donc, elles ne retiennent rien du tout, et preuve que lorsqu'il s'en va, lui l'amour, c'est que tout leur savoir, toute leur coquetterie ne servent a rien et elles sont plus miserables encore que les femmes simples.
Le soir a Florence.
M'y voila donc !
Ah !
Nous prenons un fiacre et allons a l'hotel New York, Winslow me l'a recommande, (j'ai oublie de dire que je l'ai rencontre au Grand Hotel a Paris).
La ville me parait mediocre, mais l'animation est grande; a tous les coins de rues on vend des melons d'eau par morceaux, j'avais faim et j'avoue que ces melons d'eau si rouges et si frais me tenterent beaucoup.
Notre fenetre donne sur la place et sur l'Arno. Je me fais apporter un programme des fetes. Le premier jour etait aujourd'hui.
Je croyais que mon cousin Victor-Emmanuel saurait profiter de l'occasion superbe qui lui est offerte.
Le centenaire de Michelange Angelo Buonarroti, sous ton regne de faquin !
Et tu ne convoques pas tous les souverains, et tu ne leurs donnes pas des fetes comme ils n'en ont jamais vues, et tu ne fais pas tapage ? I! O roi ! o imbecile ! Ton fils, ton petit-fils, le fils de ton petit-fils, regneront et n'auront pas cette occasion !
0 grosse masse de chair ! o roi sans ambition, que dis-je ! sans amour-propre.
Il y a bien des congres de toute sorte, des concerts, des illuminations, un bal au Casino, l'ex-palais Borghese. Mais pas un roi ! Rien de comme je veux !
J'en remercie Dieu tout en faisant des reproches a Victor-Emmanuel: s'il y avait des fetes comme je pensais, je mourrais d'envie et de depit. Car a coup sur je n'y assisterais pas.
Ce qui est vilain c'est que nous ne connaissons pas une ame. Seules, seules, seules ! Deux femmes seules, que voulez-vous que cela fasse ! Surtout quand on n'est pas un monstre et quand on est elegant.
Enfin ! resignons-nous !