Jeudi 9 septembre 1875

Nous sommes à Marseille. Ma tante est sortie pour ces malheureux diamants.
J’ai une heure à me décrotter. Dieu qu’on est sale en voyage.
Je me sens plus près de Nice, de ma ville, car quoique je dise c’est ma ville. Je suis si effacée, si perdue à Paris. Et puis, toujours quand je suis à Paris je suis sans robes, de sorte que je ne suis pas la plus élégante et c’est ce que je ne me pardonne pas, c’est ce que je ne puis souffrir.
Je m’ennuie, je suis inquiète, je ne serai tranquille qu’à Florence avec tous mes chiffons. Jamais je n’étais si tourmentée à cause des robes ! Bigre.
J’ai fait brosser ma robe grise et mon feutre et attends ma tante pour aller faire un tour dans la ville.
J’ai acheté un roman dans je ne sais plus quelle gare, mais il était si mal écrit que, de peur de gâter mon style déjà si mauvais, je l’ai jeté par la fenêtre et suis revenue à Hérodote que je vais lire à l’instant.
Ah ! le beau résultat !
Pauvre tante ! Je me prosterne devant elle, dans quels lieux elle est allée, quelles gens elle a vus et tout cela pour moi ! Elle n’osait demander au cocher ou se trouve le Mont de Piété, et elle lui demanda l’endroit où l’on conserve les diamants.
Nous avons ri ensemble de cet endroit où on conserve les diamants. On ne peut rien engager n’ayant pas de passeport, ainsi nous en sommes pour notre halte de quelques heures.
A une heure nous quittons cette ville qui sent si mauvais, en arrivant ma tante me dit:
— Voilà Gioia.
— Où !
— Là, là.
Je n’en demande pas davantage et me précipite dans le salon des dames. Elle est là avec une vieille malade qu’elle paraît soigner et deux femmes de chambre.
Je suis toute émue et ne cesse de la regarder tandis qu’elle tient les yeux baissés avec beaucoup de modestie. Je ne l’admire plus.
J’étais en robe de voyage, robe et feutre gris, elle aussi avait une robe grise, un chapeau noir, élégante en général, elle n’était pas trop fardée, elle n’avait pas une toilette renversante et un chapeau qui fait jolie chaque femme, elle n’était pas en une superbe voiture traînée par deux chevaux noirs: notre entourage était le même, elle était plus arrangée que moi, eh bien j’étais plus jolie qu’elle et presque aussi grande qu’elle. Il résulte de cette comparaison que je ne l’admire plus comme avant puisque je suis mieux qu’elle. A chaque instant elle avait quelque chose à envoyer dire « à Monsieur »
— Dites à Monsieur de télégraphier à Nice, qu’on me prépare mon bain.
Et Louise allait dire à Monsieur.
Ma tante entre et me dit que Girofla est au buffet, et je suis toute bouleversée pour lui, je n’envie pas sa position, être surpris en flagrant voyage avec cette créature.
Mais il n’en est rien, « Monsieur » n’est pas d’Audiffret, mais un monsieur quelconque, à l’air passablement mouton, d’ailleurs ce voyage seul pourrait hébéter, et puis ces messieurs ont toujours un air crétin auprès de ces dames .
Vers Cannes commencent des soupirs cachés et des réminiscences de l’époque giroflienne. Je revois [Nice] comme je revois d’Audiffret: avec plaisir et dépit.
Depuis Antibes je m’engosille [sic] à chanter des chansons niçoises au grand ébahissement des employés des gares, plus nous approchions plus mon impatience croissait. Et dois-je le dire ? Oui, n’est-ce pas ? Eh bien je suis triste de revoir tout cela. Pour le moment toute ma vie à Nice a cédé sa place à ma vie de ces derniers mois. Qu’on ne cherche rien de profond dans ce que je dis, rien de sentimental, surtout rien de giroflien sérieux, légèrement oui, comme un parfum, comme un air de musique, comme une esquisse d’un paysage qu’on a vu.
On n’a rien fait dans mes chambres. Ma tante a ordonné de travailler et mon cher oncle Georges a donné un contre-ordre, je ne sais pour quel motif. Partout et toujours cet homme sur mon chemin ! Aussi est-il le premier de mes ennemis et celui qui m’a fait le plus de mal.
La maison est vide, en désordre, rien n’est arrangé, tout est dans un état qui fait pitié.
Avant d’aller chez nous nous sommes entrées chez Nina, elle loge à la Promenade des Anglais, n° 7 au second.
Elles ont le temps de nous dire que tous les meubles du château sont vendus, qu’il n’y a pas une chaise, pas un lit même et qu’il ira à l’hôtel s’il revient. Cette importante nouvelle leur est communiquée par l’ex-cocher du châtelain, dois-je dire de l’ex-châtelain ?
Pourquoi ai-je quitté Nice ? Que suis-je allée faire là-bas ? Quel but ? Ni plaisir, ni utilité.
J’ai dit en partant que le plaisir que je causerai à ma mère me tiendrait lieu d’utilité, et bien non, je suis désolée d’avoir voyagé pour rien.
La voilà cette Méditerranée après laquelle je soupirais, ces arbres noirs, et il fait justement un clair de lune qui illumine ce chemin dans la mer. Calme parfait, ni roulement de voitures, ni mouvement et courses perpétuelles de ces gens qui me paraissaient des petits bonshommes pour jouer de ma fenêtre du Grand Hôtel. Calme, silence, obscurité mal éclairée par la lune qui se cache, et à peine troublée par les quelques lanternes de la Promenade qui courent les unes après les autres. J’entre dans ma chambre, dans mon cabinet de toilette, j’ouvre la fenêtre pour voir le château, toujours le même grand et immobile, en ce moment juste sonnait je ne sais plus quelle heure et mon cœur s’est non pas serré, il n’a pas bondi non plus, il s’est légèrement déplacé au son de l’horloge de Girofla. Il m’a semblé que je ne suis jamais partie, que demain j’aurais mes professeurs aux leçons desquels je serai impatiente, presque distraite, que le temps jusqu’à cinq heures du soir me paraîtra sans fin. A cinq heures nous irons au bain, le soir on viendra chez nous.
Saëtone, Fiouloulou, Désiré, etc. et surtout le Surprenant mais stupide héros.
De nouveau je me mettrai à chasser ma conquête et de nouveau la soirée finira sans rien amener et je rentrerai dans ma chambre presque désappointée et j’irai lire dans mon cabinet de toilette, et me coucherai en espérant un lendemain semblable à la journée qui vient de finir.
Je repasserai dans ma tête tout ce qui a été dit et je m’endormirai impatientée de la lenteur du dénouement, du dénouement qui ne devait jamais arriver.
rayéEnfin vous comprenez.
Tout me manque cette année depuis la chose la moins importante: d’Audiffret, jusqu’à la plus sérieuse et la plus importante: l’arrangement de la maison. Ce qui vient entre le minimum et ce maximum a été également manqué.
Ah ! je puis bien nommer cette année, année des soupirs, à l’exception cependant, non pas toute l’année, mais mes voyages sont des voyages des soupirs. Tout allait bien, je m’amusais même, jusqu’aux voyages, non, mais jusqu’au départ de son excellence de pacotille. Voyez comme un moucheron peut mordre un lion.
Fritz et Bagatelle m’ont rencontré à la porte, Fritz s’est jeté dans mes bras et se montre si heureux de me revoir que c’est merveille dans un chien que j’ai à peine pendant quatre mois.
Me voilà donc à Nice. C’est étrange. Ah ! voilà que je recommence à soupirer. Bonsoir, je suis un peu fatiguée.
Oh ! j’aime Nice, j’aime Nice !
Ce que je ne me pardonne pas, c’est de parler d’un homme qui ne se fiche pas mal de moi ! C’est indigne de s’abaisser ainsi. Ah ! s’il lisait ceci, comme il serait fier, il croirait que je cache la vérité, que je suis follement amoureuse mais le dissimule sous des phrases arrangées. Il se tromperait, d’ailleurs se tromper est facile.
Je suis vexée, oui, dépitée, oui. Enfin laissons cela, j’en ai tant parlé et surtout pensé que je ne sais plus que dire et comment me faire comprendre.
D’ailleurs n’ai-je pas dit que mes idées changeaient vingt fois par jour. Souvent je me mets à mon journal pour écrire une chose et à moitié chemin je pense déjà autrement. Cela est ainsi pour d’Audiffret et tout ce qui le concerne; quant aux autres choses je suis très sûre de mes idées.
Enfin, Bonsoir, bonsoir mon cher journal, je ne finirais jamais à radoter à Nice, comme ces vieillards qui racontent les aventures de leur jeunesse.