Mercredi 8 septembre 1875

Ma tante casse ma glace; signe de mort ou de grand malheur. Quelques mois avant la mort de Romanoff la glace de son nécessaire de voyage s’est brisée en wagon.
A la villa Baquis il y eut deux glaces cassées dans ma chambre, et deux morts dans la famille, le frère de Dina Etienne, et Emile mon oncle.
Quatrième présage ce matin, présage double, car je me souviens de mon rêve à Schlangenbad.
Qui va mourir ?
Moi peut-être. Oh ! que je ne le voudrais point.
Je prends le thé en pleurant mon futur trépas et ma tante a une face de pendu.
Jamais les choses ne m’ont si mal réussi; Je suis obligée de partir sans prendre mes robes et mes chapeaux. On me les enverra je le sais, mais peut-être que tout sera laid. Et puis il faut courir à Florence, nous sommes deux femmes seules, et je souffrirai mille tourments si je ne suis pas de toutes les fêtes.
Saëtone me répond, et entre autres choses:
— Vous avez probablement vu Girofla à Paris, car il y est encore.
Ah ! Mercure, tu es en retard et complètement inutile. Cet oncle charmant veut que je lui parle de l’homme.
Je suis furieuse et désolée de m’en aller sans robes, sans rien.
J’ai passé mon temps misérablement, j’étais laide presque tout le temps. J’étais mise en gros bleu et chapeau noir, ce qui me va mal. Ma figure n’aime que les teintes claires. Je me suis montrée à mon vilain avantage. C’est abominable. Ce sont surtout mes robes qui me tourmentent.
Enfin nous quittons le Paris de mon cœur, ma ville chérie, à onze heures je pleure et ma tante souffre. Ah ! que je ne voudrais pas mourir !
Mais non, je ne mourrai pas. Puisque c’est à moi que viennent les présages.
J’ai rêvé que je perdais une dent, ce qui veut dire mort d’un parent. Oh ! comme cela me console. Car j’aime mieux voir mourir n’importe qui que de mourir moi-même. Dans ces choses là, on est égoïste.
Mon Dieu que je déteste les chemins de fer !
Vers le soir je m’égaie, je trouve dans mon journal illustré des caricatures qui vont me servir admirablement pour celles que je veux faire du surprenant mais stupide Emile d’Audiffret.
Ma tante, me voyant sourire, profite pour faire quelques plaisanteries sur le dit personnage et je ris. Ce n’est pas moi qui ris, c’est ma figure.
Je suis désolée. Ces robes me cassent la tête.