Mercredi 16 juin 1875

Mon nez me fait mal, il enfle, je suis d’une humeur affreuse.
Ce nez me rend mélancolique. Malgré cela je vais au bain avec un double voile.
Audiffret était là, je voyais sa voiture, je fis descendre Collignon et Marie d’abord, elles allèrent rejoindre ma tante, Olga et Dina qui étaient déjà là. Je ne vais qu’une minute après, Audiffret m’entend, se retourne et je lui dis:
- Bonjour Philippe ! - mais il le dit aussi.
Je descends l’escalier riant et rougissant et nous prenons Saetone pour juge. On ne sait qui a gagné. D’ailleurs Girofla a l’air de ne pas s’en soucier, ce qui me décourage.
Il me jette de l’eau froide au visage, il le fait exprès et je me tourmente. Il ne parle qu’à Olga, à moi seulement quand c’est nécessaire et quand je m’adresse à lui. Vite, vite, mon journal ! me suis-[je] écriée intérieurement aussitôt sortie du bain.
Oui mon cher, mon seul confident, qui partage mes ennuis et mes fureurs !
Voyez comme je suis, je suis jalouse d’Olga. C’est bête mais vrai. Elle est une petite fille et l’homme pour m’enrager ne parle qu’à elle, n’a d’attentions que pour elle.
Nous marchons jusqu’à chez nous et je prends son bras et je lui souris, je voudrais la battre. Lui donner des coups de canne, des soufflets, des coups de pied, la décoiffer et l’envoyer rouler dans la rue !
Bigre ! bigre c’est le mot de Girofla. Voyez comme nous sommes, je sais qu’il se conduit exprès comme cela, pour m’enrager, je le sais et je rage en dépit de tout.
Voyez, comme pour un rien, chaque ver de terre, chaque indigne animal peut et sait me tourmenter !
Je suis au monde la créature la plus tourmentable. Et que c’est mal ! Je dépends de chaque imbécile. Mon Dieu que j’en suis donc fâchée.
Ventre Saint-Gris ! Si Dieu le voudra bien, cette créature me le paiera ! Oh ! oui !
Voyez, penser seulement à une vengeance fait du bien. Ce qui me froisse le plus, c’est ce que diront nos gens, de la maison. Maman et ma tante qui stupidement se sont imaginées mille bêtises, qui ne font qu’en parler et qui verront tout cela tomber. Et me regarderont avec inquiétude et regret ; penseront qu’il ne faut rien me dire et regarderont seulement.
Mais c’est pire. Oh ! que c’est détestable. Je veux beaucoup écrire, pour transmettre un peu de ma colère à ce bon papier qui accepte tout. Et cette fille qui est allée à huit heures à Monaco avec ma tante, sa mère, Dina et Marie, parce que l’homme a dit qu’il y irait. Elle est toute rouge et animée.
Je ne suis nullement inquiète, c’est une enfant qui ne peut compter avec moi, mais je suis furieuse parce que lui, pense me tourmenter.
Je crois m’être assez bien tenue, même très bien. Seulement je suis tourmentée intérieurement, je ne puis le crier et c’est mauvais pour la santé et pour le teint.
Et dire que tout cela c’est pour un Audiffret. Mort de ma vie ! Non, cela m’ennuie, je jure, je dis des bêtises. Eh bien ! je dis ce que je pense. Je suis malheureuse à cause de ce qu’on pensera à la maison et non pas à cause de cet homme.
C’est si absurde de faire comme on fait chez nous. On invente, on rit, on me taquine et puis un beau jour l’homme se détourne et on est trempé dans de l’eau tiède, on est mécontent et, ce qui est le plus curieux, fâché contre moi. On s’accroche à tout ce que je dis, on cherche à me trouver changée ou ennuyée, on me dit - Mais qu’as-tu ? ou bien - Tu dois être malade parce que tu es capricieuse.
Comprenez-vous ce que je veux dire, et savez-vous rien de plus détestable ?
Voilà pourquoi je rage, voilà pourquoi je voudrais rosser quelqu’un, briser quelque chose !
L’écrire même me soulage. Que ne puis-je le faire ! Mais maman se trouve mal et du tapage ne vaudrait rien. J’ai mal au nez et probablement demain ne sortirai pas. Pourvu qu’Olga ne s’aperçoive de rien, elle serait trop fière. Je crois que je n’ai pas dit comment elle était. Elle est brune, jolie, elle a un beau teint, des lèvres dédaigneuses, des yeux gris. Des cheveux courts et peu de cheveux.
J’ai dit l’autre jour comment elle est faite. Quant à l’esprit elle en a quelquefois, des manières point. Elle est même assez dégagée et a une tournure vilaine et la taille un peu de travers. Mais que peut faire ici sa figure.
Cet imbécile la choisit comme il choisirait Dina ou Marie. Olga est la plus jolie, la plus libre. N’importe je suis horriblement dépitée. Pourquoi suis-je si fière, pourquoi ne suis-je pas toute-puissante ! Je suis humiliée de me laisser prendre à ses bêtises, je suis en colère contre moi. Que faire, ita Deus me iccil ! Je crois que je fais une faute. N’importe je veux parler latin, je veux fumer, je veux boire, je veux, je veux tout ce soir.
O muse ne chante pas la colère d’Achille mais chante la mienne !
Je vais me coucher pour abréger cette dégoûtante soirée, je serai sans doute calme demain. Ecrire me calme. Mais non, je suis furieuse d’être furieuse. Je suis dépitée d’être dépitée.
Je voudrais être indifférente et regarder du haut d’un piédestal les misères humaines. Comme je suis encore jeune, je crois beaucoup savoir et je sais beaucoup mais ce que je sais ne me sert à rien. Je me laisse prendre par tout, je subis toutes les influences. Et c’est ce qui me fait rager, mais rager !
Je rage de rager. Je suis humiliée d’être sensible à tout. Je suis furieuse surtout parce que Audiffret pense qu’il peut me tourmenter. Comprenez-vous cela ! Mi vendicar ! et prouver qu’on ne me tourmente pas.
Voilà ce que je demande à Dieu !
Pourquoi toutes ces colères, ma belle, puisque tu sais qu’on le fait exprès ? Je le sais, pardi ! Je le sais bien.
Comprenez donc ce qui me fâche, ce n’est pas M. Audiffret, c’est ce qu’on dira chez nous et parce qu’il me pense à lui, et parce qu’il fait le beau, parce qu’il veut faire souffrir.
Voilà ce qui met tout sens sus dessous en ébullition dans moi. Je veux qu’on me pense inflexible, inattaquable, insensible à tout. Non par manque de cœur ou de vivacité, mais par fierté, par trop grande estime de ma personne. Je veux qu’on s’incline devant moi ! Je veux qu’on n’ose pas croire un seul homme au monde capable de me toucher. Je veux qu’on me connaisse. Non, cela je ne veux pas, car on me fuirait. Est-il agréable à un homme d’aimer, d’être maltraité, tourmenté et chassé. Car c’est ce que je me propose, surtout maintenant. Que peut une fille pas mariée !
Je voudrais l’amour et les hommages de tout le monde. A propos sait-on que je suis excessivement sensible à l’humilité, à la politesse, à la galanterie exquise. Avec des airs humbles et soumis, quand on ne me déplaît pas comme le Polonais, on peut faire de moi la créature la plus soumise et la plus douce. Mais avec des airs de conquête et de dédain on me rend furieuse, enragée et méchante comme le diable.
Si après ces airs dédaigneux je voyais revenir la personne soumise et suppliante je crois que je pleurerais de joie et loin de profiter, je serais bonne et charmante.