Journal de Marie Bashkirtseff

A huit heures je suis déjà sortie avec Sabatini (robe courte en toile écrue, bas écrus, souliers dorés. Le tout coquet et gentil comme toujours). Il n'y a pas une âme vivante, on pourrait sortir en chemise de nuit. A neuf heures les Sapogenikoff me rejoignent, puis maman et Dina, puis Walitsky et nous allons aux bains Georges, les bains à la mode.
A dix heures et demie je rentre pour Leclerc avec lequel j'installe mon laboratoire dans l'ex-cuisine du pavillon.
A propos de Leclerc, j'ai rêvé qu'étant venu me donner la leçon il se déshabilla tout à coup et me demanda s'il était blanc. Le voir tout nu ne me choque aucunement et je répondis tout naturellement. Mais oui, vous êtes blanc.
Alors Collignon entre et se fâche, me reproche ce scandale. Mais cet homme, ce petit vieux bonhomme de Leclerc ! un rêve pareil !
Je ne sors qu'à six heures et pour vingt minutes seulement. Mais après dîner je vais avec Collignon chez Delbeechi acheter un album, il me vient souvent des envies de dessiner ou de copier certaines gravures et je n'avais que des feuillets séparés. Avec un album je suis contente.
De nouveau je pense beaucoup à Alcibiade, mais aussi à I autre homme que je crois inévitable. Ce Miloradovitch maudit ^1^ Mais comme j'ai déjà dit je ne me gênerai pas.
[Tache noire, illisible] aucun besoin pressant, se marier et avec qui ? Avec un Russe. S'il était titré au moins. Il est vrai qu il est d'ancienne noblesse et riche, très riche mais pas assez riche pour se faire accepter avec plaisir sans titre.
Je voudrais par mon mariage me venger de tous les gens qui m ont humilée et leur apparaître avec une auréole. Etre duchesse au moins.
Mme Miloradovitch ça ne sonne pas trop bien, ce n'est pas éblouissant, étourdissant, renversant comme je voudrais que ce fût.
On dit qu'il a de belles alliances. Je n'en sais rien, mais je verrai bien là-bas en Russie.
Dieu me pardonne ! Je parle de cela comme d'une chose certaine, je crois.
Je voudrais bien me marier pour, pour des raisons inavouables...
Ah ! vous êtes attrapés ceux qui pensez que je pense à... non, je n'ai pas de ces idées ! J'ai envie de me marier pour des raisons honteuses, ma foi, pour pouvoir porter des robes comme les femmes mariées. Car Dieu, sans doute pour me pousser à accomplir Sa volonté, me fait penser rien qu'aux robes. Mais j'en invente et imagine de telles que c'est à devenir folle. S'il me demande en mariage je ne refuserai pas. Je craindrais de rester sans rien et en effet pourquoi refuser le positif et courir après des vapeurs ? Et cependant ce n'est pas un tel mariage que je veux. Peut-être Dieu veut, en me mariant, m'ouvrir la route et me donner les moyens d'arriver. Non, Dieu ne nous induit pas dans le mal, épouser cet homme c'est le mal pour moi.
Si je refuse je me tourmenterai, si j'accepte je me tourmenterai aussi. Voilà une position ! Mais aussi voilà une folle !
Il ne voudra de moi.
Ah ! Ah ! Voilà, on est le plus fort, il me semblera difficile à avoir et je m'obstinerai. Dieu le veut. Je prévois tout et je sais que "Mais si l'OIympe veut ma chute un jour ou l'autre il faudra bien ! Comme dit la Belle Hélène".
Coquine de Biou comme disent les Niçois ! Quel mélange de piété et d'impiété.