Mardi, 29 décembre 1874

J’étais à la musique avec ma tante et Markevitch et j’eus le déplaisir de voir cet Italien auprès de l’Italienne Somaglia, voilà encore une Italienne.
Mais ce qu’il y a de mieux, c’est qu’aujourd’hui viennent deux policemen pour dire que ce monsieur a porté plainte et qu’il faut qu’on enferme le chien.
Ah ! exécrable race !
J’appelai Arthur et l’envoyai dire au commissaire général de ma part que deux policemen sont venus nous déranger sans aucun ordre du commissaire, que je le prie de me garantir de ces incursions, qu’on n’a pas le droit de se plaindre pour des chiens en querelle, car mon chien ne touche personne et entre chiens, il ne peut y avoir ni de coupable ni d’innocent, qu’il n’y a ni agresseur ni attaqué, que les meilleurs chiens du monde se battent entre eux, etc. etc. etc. etc. etc.
Et en effet est-ce assez étrangement ridicule ! quelle énormité museler un chien, parce qu’il s’est battu avec un gentleman de son espèce.
Mais de la part d’un monsieur ! ni complaisance, ni politesse, ni égard pour une femme, pour une jeune fille surtout, mais rien, rien, rien qu’un regard impertinent.
Si j’étais Je ne puis m’expliquer cette grossièreté, comme je ne puis comprendre mon malheureux frère. Une chose pourtant devrait me faire tout comprendre: cet homme est italien.
[Je commence] Chaque fois que je suis mal habillée il me semble qu’il n’y a pas de jolies robes comme à présent, voyant cet exemple de grossièreté il me semble que tous les hommes sont ainsi, que chacun ferait la même chose et non seulement je les déteste mais j’en ai peur ! je les crains.
Maman est allée à San Remo pour consulter Botkine le médecin de l’impératrice.
Le soir à l’opéra, « Le Barbier de Séville » (robe blanche, ma coiffure, bien). Le théâtre est presque plein, mais personne, si cela continue ainsi, je renonce à y aller.
Rentrées nous trouvons maman, Botkine dit qu’elle est très malade, qu’il faut un traitement long et régulier. Je ne puis dire combien mes inquiétudes sont grandes.

Notes

Sergueï Petrovitch Botkine (1832-1889), l’un des fondateurs de la médecine clinique russe moderne et médecin personnel de l’impératrice Maria Alexandrovna, épouse d’Alexandre II. L’impératrice passa l’hiver 1874-1875 à San Remo, sur la Riviera italienne, et Botkine l’y accompagnait, si bien que les familles russes de la côte pouvaient le consulter. ↩