Mercredi, 2 décembre 1874
Quel jour de vexations et d'humiliations profondes ! Les exclamations et les plaintes rendent la douleur triviale. Je ne me plaindrai point, je raconterai seulement ce qui m'arrive aujourd'hui.
1° Markevitch est venue au matin dire à ma mère que Schablikine qui sort de chez elle lui a dit que toute la colonie étrangère lasse des scandales continuels de Georges et surtout révoltée par son histoire avec Prodgers, conduite par ce dernier veut demander au nouveau préfet, M. Decrais, de renvoyer M. Georges de Babanine du département des Alpes-Maritimes. 2° Je ne sais qui a dit à maman, que la conduite de son fils est telle qu'un de ces jours elle doit s'attendre à recevoir du préfet une remontrance officielle à ce sujet.
Elle a raconté cela à dîner puis fondit en larmes, je ne pleurai pas mais je sentis tant de colère et de honte que j'en devins toute pâle.
Engourdie, les yeux fixes et les lèvres blanches, d'un pas d'automate, je quittai la salle à manger, ma tante me rejoignit à mi-chemin, je lui demandai ce qu'a dit Markevitch et elle me dit que à cause de Georges et de Paul et de tout en général, et des racontages de Patton surtout, on veut faire prier toute la famille de quitter Nice, que Patton est de la partie. Tout absurde qu'ait été la chose, j'y crus à tel point que j'ai pensé mourir de honte et de désespoir en arrivant chez moi. Maman vint et se mit à reprocher à ma tante de m'avoir dit cela, puis comme pour la corriger elle m'assura que ce n'est pas vrai, mais ceci me mit en colère que je renfermai d'ailleurs dans moi, restant immobile et le menton dans la main. Je restai de nouveau seule, et lorsque ma tante et Dina entrèrent et voulurent parler, je les pris par les épaules et les poussai assez doucement hors de la chambre en disant: Partez, je ne peux pas vous voir, et refermant la porte à clef je tombai par terre sur un matelas toute droite et me mis à pleurer, c'est alors que j'eus un instant l'idée de m'empoisonner avec quelque acide de ma chimie.
C'est que sur ce point je suis plus sensible que pour la mort de tout ce qui m'est cher, c'est que c'est plus que ma vie qu'on me prend en me prenant la considération et la honte et l'affront sont pour moi pire que toutes les tortures imaginables. C'est que si pareille chose arrivait il se pourrait bien que je meure sans même rien faire pour cela. C'est que seulement (seulement !!) parce que nous ne sommes pas reçus dans la société, je souffre un martyre continuel. Et pour cela je voue à Patton une haine éternelle, car c'est lui qui en est cause, c'est lui qui prévient tout le monde contre nous comme contre des voleurs, des assassins; des gens dangereux, et que sais-je encore ! Que deviendrais-je, mon Dieu, si cela arrivait ? Mon imagination ne se le peut figurer. Quand on me l'a dit je devins froide et je sentis comme un murmure dans les cheveux, c'est sans doute qu'ils se dressaient. J'ai monté l'escalier et me couchai près du grand chien comme éperdue, il me semble que si la maison brûlait je ne me dérangerai pas. Je restai dans cette position près d'une heure, ensuite je vins m'asseoir près de la table me regardant dans la glace; je tirai mon journal, je l'ouvris, je trempai la plume dans l'encre mais la plume resta immobile et la feuille blanche, je ne pouvais bouger, j'étais pétrifiée.
Je demandai du thé, et pris une tasse; ensuite je priai ma tante de me laver la tête, ce qu'elle fit, plus calme mais toujours hébétée j'écrivis. Il y a de cela plus de quatre heures mais je suis loin d'en être revenue. Maintenant concernant notre expulsion de Nice, est-ce vrai ? Au fait pourquoi ma tante inventerait-elle ? [Rayé: Et puis] Mais cela me semble une chose absurde et impossible, qu'avons-nous fait, et les scandales de Georges Babanine regardent-ils Mmes Bashkirtseff et Romanoff, on n'est pas responsable de la conduite d'un frère vivant séparément et dans un certain âge ! Et qui sait ? Peut-être que Patton a tellement dit que c'est possible, puisqu'on dit qu'il est de la partie.
Les rassurances [sic] de ma mère me parurent bien misérables et banales, elle-même tout en disant que ce n'est pas vrai disait à ma tante que certaines choses ne se savent que de personnes âgées et ne doivent pas être dites à la jeunesse, [Rayé: à laquelle] surtout à Marie qu'elles plongent dans un profond désespoir. Oui ! c'est vrai. Ma mère et ma tante sont mornes et tuées et s'efforcent de paraître naturelles. Maintenant d'elles je ne saurai pas la vérité, c'est fini. Ma tante se gardera bien de parler après ces reproches et ma mère par une énervante dissimulation croira faire mieux en se taisant et en me laissant dans un doute pire que tout ce qu'il y a de plus affreux dans ce monde. Je ne sais ce que je dois croire, je sais que je suis bien malheureuse, je l'étais avant, aujourd'hui et ce dernier coup serait le toit du bâtiment qui s'élève pierre par pierre, tous les jours. Mon Dieu pourquoi souffrai-je moi ? Qu'ai-je fait ? Et pour les fautes des autres serai-je sacrifiée ! Puisque ce n'est pas même ma mère, c'est mon oncle, c'est si éloigné.
Je commence à peine de vivre et déjà suis éclaboussée par la boue des autres
Dieu ! Tu es juste, Tu ne me laisseras pas périr dans tant de noirceurs ! Tu me sauveras de l'abîme dans lequel on m'entraîne ! Tu me laveras de l'opprobre qui est répandu sur moi ! Mais qu'ai-je fait mon Dieu ! Dois-je souffrir la honte pour les autres ! Mon Dieu Tu sais que cette honte est pire que la mort pour moi et que je donnerais tout, tout au monde pour pouvoir occuper en ce moment une position convenable, convenable seulement ! Je ne demande rien d'autre.
Juste ciel, Grand Dieu, Jésus, et Mère du Christ ! C'est à Vous que je m'adresse, sauvez-moi ! Je n'ai que Vous ! Cette fois ce n'est pas pour que Vous me donniez le bonheur que je prie, c'est pour que Vous ne me laissiez pas périr misérablement, c'est pour que Vous me sauviez de la honte affreuse. Entendez-moi et, si j'ai péché, pardonnez-moi !
Vous êtes trop grand, le châtiment d'une misérable, d'un grain de sable comme moi n'est pas digne de Vous. Pardonnez-moi ! Pardonnez-moi ! Pardonnez-moi !