Jeudi, 3 décembre 1874
J'ai rêvé d'une quantité de choses, et je ne me souviens de rien.
J'ai renvoyé Michelazzi, le professeur de latin et d'italien, parce qu'il prenait plusieurs cachets pour une seule leçon, je ne pouvais donc pas lui dire qu'il volait, et lui lorsque je disais qu'il a reçu déjà le cachet m'assurait que non et cela avec tant d'aplomb que je lui en jetais encore un. Alors j'ai préféré renvoyer ce voleur que d'être révoltée à chaque vol.
Les mots aujourd'hui ne veulent former des phrases, je suis tout abattue et stupide, ma bouche ne veut s'ouvrir pour parler, j'ai peine à prononcer les quelques paroles nécessaires. Profitant des quelques instants où Georges était moins ivre je lui reprochai avec toute la fureur qu'on peut attendre d'un chagrin comme le mien, ses méfaits. Ce monstre a causé notre malheur. Comme si le monde ne voyait pas que ma mère parlait avec cette femme à Monaco, allait ensemble avec elle et enfin que Georges a eu l'audace inouïe d'amener cette Anna chez nous, [Rayé: il est vrai que] nous étions en voyage mais ma tante restait, mais la maison même vide ne devait pas voir cette femme. Enfin mon grand-père la promenait dans notre voiture avec lui et ma tante !
Horreur ! Indignité ! Bassesse ! Lâcheté ! Par cela ils m'ont assassinée !
Et ma tante, se prêter à des pareilles indignités ! Mais c'est pire que voler ! C'est pire que tuer, car en tuant on ne fait pas souffrir, tandis qu'en faisant ce qu'ils ont fait ils me torturent !
Misérables, lâches ! Il semble que toutes ces horreurs n'existaient pas et qu'aujourd'hui seulement je les comprends. Aujourd'hui seulement je me souviens des moindres choses qui peu à peu nous ont mis dans l'état où nous sommes. Plus je dirai moins j'exprimerai toutes mes tribulations et tous mes martyres ! Mais ce que I long de savoir si c'est vrai. Oh ! faites mon Dieu qu'on me dise ! Je souffre tant dans cette incertitude immense !
Georges se grise depuis samedi et nous sommes forcés de supporter ses horreurs ! Il n'y a pas d'argent pour l'emmener d'ici !
Mon Dieu ! Mon Dieu ! Ne punissez pas ce monstre autant que je le désire. Je ne lui veux pas de mal, je veux me purifier. A Nice nous sommes perdus. Ce sera un miracle si nous y vivrons un jour passablement. Mon Dieu, ayez pitié de moi !
J'ai dit des choses affreuses à ma mère, furieuse que j'étais, elle ne s'est même pas fâchée, elle voit dans quel état je suis !
[Rayé: Je n'épro] Je n'ai jamais été comme maintenant, c'est que jamais je n'ai même pas rêvé un semblable malheur.
Rejetés, calomniés, abandonnés de tous ! Je ne sais pourquoi ce jour j'ai senti tout cela, avant-hier encore je n'étais pas aussi misérable. Avant-hier encore je regardais tout le monde naturellement, comme il y a un an comme toujours. Hier seulement j'ai vu toute l'horreur de ma position. Hier seulement j'ai compris tout mon désespoir !
C'est cette histoire de la Markevitch qui a donné une forme définitive et positive à tous mes désespoirs d'autrefois ! C'est que si c'est vrai il faut, il faut, ah je ne sais pas ce qu'il faut ! Je crois que je deviendrai folle !