Lundi, 2 février 1874

Enfin maman a dit à Miss Hitchcock qu’elle peut partir, comme nous allons voyager.
J’ai fiché une heure de piano et le dessin, il fallait inscrire les listes ou avis ou je ne sais quoi, que maman envoie à toutes ses connaissances et même à ceux qu’elle ne connaît pas, pour annoncer une quête à Notre-Dame. J’ai envoyé à ma tante Tutcheff et à mon très cher cousin le prince Eristoff.
Tout le monde est à Monaco, je sors avec Dina, je suis remarquablement blanche et rose aujourd’hui (robe brune, bien). Au moment de partir Georges arrive, nous le prenons, je porte à ce Devaux de malheur la liste de chimie; après nous allons à la Promenade. Grand vent, journée grise mais fort agréable et [qui] ressemble à l’automne que j’aime. Malheureusement il faut prendre papa, alors il commence avec Georges à crier, à rire si haut que les chevaux en hennissaient et à dire des horreurs.
Nous prenons Paul de chez Wash à quatre heures, j’aime à voir beaucoup d’hommes, et bien que c’était mon grand-père, mon frère et mon oncle, cela faisait bonne figure. Deux femmes et trois hommes, (femmes ? - hommes ?)-. Mais ils ont tant fait et crié que je reviens à la maison toute malheureuse.
Mon Dieu ces gens ont-ils quelque sentiment d’humanité, raison, compréhension, instinct, au moins ?! Etre des morceaux de bois sales, bêtes et insensibles ! Mon Dieu rien ne me révolte comme ces natures dépourvues de tout sentiment de délicatesse, de tout principe et de tout respect pour l’âge, je n’ai que quinze ans !
Des restes éventés de ce qui n’a jamais existé ! Et avec ça grossiers et impertinents au plus haut degré ? Mon Dieu rien ne m’exaspère comme cela ! J’en deviens folle.
Georges tout confus est venu demander conseil à mi-voix comment il pourrait mieux habiller Anna au bal qu’il y aura aujourd’hui à Monaco. Maman a donné sa robe de satin gris perle, c’est généreux et j’en suis touchée.
Ces créatures me font pitié et il me semble si je parlais à une d’elle, je sentirais tant ma grandeur que j’en pleurerais. Je ne vais pas à pied, j’étais sortie environ trois quarts d’heure. Je savais qu’il n’y aurait personne.
Je ne sais quel plaisir je trouve à dire quelque chose de mauvais ou d’entendre dire contre le Bec. Ce soir Solominka a dit qu’il n’y a rien en elle, ni taille, ni grâce, elle n’est pas grande, elle n’est pas bien faite, elle n’est pas gracieuse, sa taille est vilaine, son nez d’un perroquet, sa bouche est trop long, elle marche mal. Voilà ce que dit Solominka et ce que j’approuve, la seule chose qu’elle a, c’est son nom et son titre et cela lui donne de l’esprit.
J’ajoute encore que son nez est d’un perroquet et sa bouche un Bec (amoureux ?) qui d’une oreille à l’autre va.
Et on l’admire !
Miserere !
Faut-il qu’on soit bête !
Maman m’a acheté encore quelques livres, ce que je lis tout de suite, c’est « Louis XIV et son siècle. » Le livre est ouvert devant moi, je regarde Buckingham, il est si beau. Il n’y a qu’un Anglais qui peut être aussi beau. Il n’y a rien comme un duc anglais, parisien; lorsque j’en rencontre un, n’importe où, même dans un livre, je m’enthousiasme et je l’adore... J’adore Buckingham. Il était aussi gros que Hamilton, j’adore qu’est-ce que c’est qu’un homme maigre ! Je lis les aventures de Buckingham, je les dévore. Hamilton est un Buckingham moderne ! Mais le malheureux est lié par son honorable mariage avec une pairesse. Miserere ! Une Anglaise ne peut pas être belle, comme j’aime. Comme femme, il n’y a que moi, comme homme un duc anglais-parisien, mais il doit être gros, comme... Ham... comme Buckingham. Qui j’adore encore, c’est Néron.
Il est minuit presque, je lisais. Comme on voit que je suis si jeune, dans quelques années un livre ne me fera pas veiller mais il me fera bâiller.
Comme je me crois sage ! Et comme je me moquerai de ma sagesse plus tard.
J’ai rêvé de Hamilton mais il n’avait pas sa figure.

Notes

En russe dans le manuscrit ; traduction française de l’éditeur. ↩