Wednesday, 11 August 1880
Mercredi 11 aout 1880
Je peignais dans la boutique, arrive ma tante avec Nervo ou plutot Potin qui vient d'arriver avec des potins tout fraichement fabriques. D'abord il m'apprend que Mme de Saint Amand est allee au Mont-Dore avec l'intention de demander ma main pour son frere.
C'est egal, cette tete parisienne me fait du bien. Nous allons nous promener chez le confiseur, au marche.
Et voici un article du "Gaulois" qui apprend a l'univers que Berthe est la maitresse de Blanc de Monaco.
En rentrant de la promenade, je me regarde dans la glace et trouve deux rides sous chaque oeil, non, sous l'oeil gauche seulement.
Une lettre de maman qui dit qu'elle nous rejoindra a Biarritz. Alors, je prends une resolution pour voir si je puis faire mentir mes divers sorciers. Et pour voir aussi s'il suffit que je veuille bien d'une chose, non seulement possible mais qu'on appelle vingt fois a genoux et dont je n'ai pas voulu, pour voir donc s'il suffit que je veuille bien accepter cette chose indigne de moi pour qu'elle ne veuille plus de moi ou pour qu'elle se detraque d'une facon ou d'une autre.
Je prends donc la resolution de dire oui lorsque le Soutzo viendra chercher ma reponse definitive.
Car enfin, j'ai assez de tout cela et puisque j'y pense j'ai assez du mariage Soutzo. Il ne me donnera pas la situation necessaire. Je ne veux pas exclusivement de la societe reactionnaire; je veux... Vous savez ce que je veux. Eh bien non, Soutzo n'est pas le parti mais c'est egal, je dirai oui.
J'ecris a maman qu'il est inutile de nous rejoindre a Biarritz, que j'attendrai a Paris. Mais chaque fois que je lui ecris ce sont des rages et des larmes, je suis exasperee sur cette question et contre ces gens !
Je me trouve fraiche et jeune ce soir et Soutzo a moins de chances.
Nous nous sommes promenes, ma tante, Potin et moi. Que cela fait du bien un etre vivant, mais... quelle bete immonde qu'un homme du monde et quel souffle dissolvant... Pourtant lorsqu'on est arrive, ces gens-la accourent aussi par mode, comprennent les arts et tout le cote bon n'existe pas...
Non, pas de Soutzo ! Pourtant une des raisons qui me fait dire oui, c'est justement qu'avec lui j'aurai la tranquillite necessaire pour travailler, je n'aurai pas cette peur incessante: Depeche-toi, tu vieillis, ou bien: Quand tu arriveras, il sera trop tard ! Et alors on devient fou. Mais... ces transes ne sont-elles pas salutaires ?
C'est peut-etre l'aiguillon necessaire... Pourtant je crois qu'il serait bon de se marier pour poursuivre ma carriere...
Je suis trop en l'air, trop perchee, jeune fille !... et puis je veux etre libre. Je le suis de fait mais il y a toujours cette necessite de dissimuler, de dire maman au lieu de moi et d'etre betement en tutelle... d'autant plus qu'on se trahit a chaque instant. Avec ce miserable Soutzo et tenant ma fortune, je serais peut etre tranquille...
Et alors la formule change, au lieu d'arriver par du talent a faire un brillant mariage, il y a se marier pour avoir le temps d'acquerir du talent.
J'aurai bien 60.000 francs de rente tout de suite et si on vendait la villa, meme 400.000 francs, cela me ferait 8.000 francs de rente. Mais qu'est-ce que cela ? !
Soutzo a 20.000 francs de rente !!!.. N'est-ce pas stupide de lui en apporter 80.000 avec ma personne ? Car enfin, les femmes cela se paye et les femmes legitimes cela devrait legalement se payer... au moins par une fortune egale.
Ah ! je me revolterai toujours contre un mariage Soutzo ! Ce serait honteux.
Je dirai non ! J'en trouverai toujours un de ce calibre dans deux ou trois ans. Et en attendant il y aura toujours l'espoir de trouver mieux.
Oui, oui, c'est decide. Vive la peinture et a bas les Nervo, Potin et C.