Journal de Marie Bashkirtseff

Je peignais dans la boutique, arrive ma tante avec Nervo ou plutôt Potin qui vient d'arriver avec des potins tout fraîchement fabriqués. D'abord il m'apprend que Mme de Saint Amand est allée au Mont-Dore avec l'intention de demander ma main pour son frère.
C'est égal, cette tête parisienne me fait du bien. Nous allons nous promener chez le confiseur, au marché.
Et voici un article du “Gaulois” qui apprend à l'univers que Berthe est la maîtresse de Blanc de Monaco.
En rentrant de la promenade, je me regarde dans la glace et trouve deux rides sous chaque œil, non, sous l'œil gauche seulement.
Une lettre de maman qui dit qu'elle nous rejoindra à Biarritz. Alors, je prends une résolution pour voir si je puis faire mentir mes divers sorciers. Et pour voir aussi s'il suffit que je veuille bien d'une chose, non seulement possible mais qu'on appelle vingt fois à genoux et dont je n'ai pas voulu, pour voir donc s'il suffit que je veuille bien accepter cette chose indigne de moi pour qu'elle ne veuille plus de moi ou pour qu'elle se détraque d'une façon ou d'une autre.
Je prends donc la résolution de dire oui lorsque le Soutzo viendra chercher ma réponse définitive.
Car enfin, j'ai assez de tout cela et puisque j'y pense j'ai assez du mariage Soutzo. Il ne me donnera pas la situation nécessaire. Je ne veux pas exclusivement de la société réactionnaire; je veux... Vous savez ce que je veux. Eh bien non, Soutzo n'est pas le parti mais c'est égal, je dirai oui.
J'écris à maman qu'il est inutile de nous rejoindre à Biarritz, que j'attendrai à Paris. Mais chaque fois que je lui écris ce sont des rages et des larmes, je suis exaspérée sur cette question et contre ces gens !
Je me trouve fraîche et jeune ce soir et Soutzo a moins de chances.
Nous nous sommes promenés, ma tante, Potin et moi. Que cela fait du bien un être vivant, mais... quelle bête immonde qu'un homme du monde et quel souffle dissolvant... Pourtant lorsqu'on est arrivé, ces gens-là accourent aussi par mode, comprennent les arts et tout le côté bon n'existe pas...
Non, pas de Soutzo ! Pourtant une des raisons qui me fait dire oui, c'est justement qu'avec lui j'aurai la tranquillité nécessaire pour travailler, je n'aurai pas cette peur incessante: Dépêche-toi, tu vieillis, ou bien: Quand tu arriveras, il sera trop tard ! Et alors on devient fou. Mais... ces transes ne sont-elles pas salutaires ?
C'est peut-être l'aiguillon nécessaire... Pourtant je crois qu'il serait bon de se marier pour poursuivre ma carrière...
Je suis trop en l'air, trop perchée, jeune fille !... et puis je veux être libre. Je le suis de fait mais il y a toujours cette nécessité de dissimuler, de dire maman au lieu de moi et d'être bêtement en tutelle... d'autant plus qu'on se trahit à chaque instant. Avec ce misérable Soutzo et tenant ma fortune, je serais peut être tranquille...
Et alors la formule change, au lieu d'arriver par du talent à faire un brillant mariage, il y a se marier pour avoir le temps d'acquérir du talent.
J'aurai bien 60.000 francs de rente tout de suite et si on vendait la villa, même 400.000 francs, cela me ferait 8.000 francs de rente. Mais qu'est-ce que cela ? !
Soutzo a 20.000 francs de rente !!!.. N'est-ce pas stupide de lui en apporter 80.000 avec ma personne ? Car enfin, les femmes cela se paye et les femmes légitimes cela devrait légalement se payer... au moins par une fortune égale.
Ah ! je me révolterai toujours contre un mariage Soutzo ! Ce serait honteux.
Je dirai non ! J'en trouverai toujours un de ce calibre dans deux ou trois ans. Et en attendant il y aura toujours l'espoir de trouver mieux.
Oui, oui, c'est décidé. Vive la peinture et à bas les Nervo, Potin et C°.