Thursday, 29 July 1880
Jeudi 29 juillet 1880
Je vais mieux et voici quelque chose de mon Prince [Dans la marge: Prince Jerome Bonaparte], ce n'est pas un homme ordinaire je vous assure.
N'est-ce pas honteux que les mesquines rancunes des Tuileries d'un cote et l'esprit de Parti de l'autre aient toujours entrave cette grande intelligence, ce bon sens eminent, cette loyaute politique et cet esprit si net, ces tendances vers le grand, le clair, le tranche et par consequent vers l'honnete. Ah ! je comprends bien qu'il n'ait pas beaucoup d'amis. Il ne flatte pas les passions du moment et il l'a jamais fait c'est que ses [Raye : principes idees se trouvent] idees a lui concordaient avec ces passions, pour le moment.
Cet homme la aurait pu etre bien utile a son pays, mais je ne crois pas qu'il parvienne a vaincre l'hostilite bete qui l'entoure et qui doit arreter tous ses elans pour sortir de cette situation extraordinaire qu'il a. Il lui manque cette derniere hardiesse, ce talent de se produire qui donne un caractere definitif aux merites qu'on a. Il est cassant, brusque, energique meme, mais il ne sait pas se presenter d'une maniere continue, pleine, avantageuse.
Lorsqu'il se presente, c'est par saccades, avec des interruptions, des trous, ce qui fait qu'il choque et qu'il deplait a tous ceux qui n'ont pas la conscience de ce qu'il est en realite. Et ils sont nombreux.
Je l'apprecie et l'estime parce que je suis de son espece... en petit, en mesquin, en laid, en insignifiant. La bienseance veut que je m'humilie ainsi. On dit que mon Prince est un cochon dans la vie privee, mais je ne le vois que comme homme d'Etat, le reste ne regarde que ses intimes et sa famille. Peut-on exiger, aussi des vertus chez un prince marie comme on marie les princes ? Et puis, y en a-t-il beaucoup de maris modeles ? Plus on est en evidence, plus les defaillances sont visibles. Il n'a pas fait plus que les autres, seulement il ne s'est pas cache. Maintenant on va m'objecter qu'on se cache pour commettre des malpropretes. Jeux de mots que tout cela et rien ne me revolte comme les mots car ils denaturent tout et laissent rarement triompher la bonne foi.
Je voudrais savoir si le Prince parle de ses droits, je suis sure qu'il ne le pense pas, il est trop intelligent pour croire a des droits, j'espere qu'il ne fait meme pas semblant d'y croire. Pour moi, c'est un homme eminent qui porte un nom glorieux, mais voila tout. Si ses fils viennent bien, eh bien on les utlisera mais pas davantage. Pourquoi une famille ne garderait-elle pas les traditions de gloire ou de l'intelligence de la vertu ? Elle le peut sans qu'il y ait des decrets qui l'y obligent ou l'y autorisent.
J'etais toute desorientee devant la nature apres l'atelier. Maintenant je suis partie et j'en suis tres soulagee.
Je trouve des modeles en masse; tous ces Auvergnats sont d'une complaisance rare et les femmes sont extremement flatteuses.
Je commence une petite de dix ans, couchee, endormie dans l'herbe. Mais demain, je la laisse pour faire un petit bonhomme avec sa chevre (grandeur nature) que j'acheverai et apres lequel je reprendrai ma petite. Le bonhomme a la chevre est le fils d'un sculpteur en bois et menuisier qui a dessine dans les ateliers de Paris. La femme est couturiere et les trois enfants sont jolis.
Au surplus, leur boutique prend jour sur le nord et, les jours de pluie, je ferai une etude de la boutique tres sombre ou je placerai la petite fille, qui n'a pas plus de sept ans et qui est charmante.
Je suis entree au salon de l'hotel avec Mlle Moreau, il y avait la plusieurs jeunes filles et je suis revenue toute contente d'avoir ete la plus jeune et la plus eclatante bien que pas coiffee et en ulster a capuchon.
Et dire que je me fane inutilement pour personne. C'est insense.