Deník Marie Bashkirtseff

Je vais mieux et voici quelque chose de mon Prince [Dans la marge: Prince Jérôme Bonaparte], ce n'est pas un homme ordinaire je vous assure.
N'est-ce pas honteux que les mesquines rancunes des Tuileries d'un côté et l'esprit de Parti de l'autre aient toujours entravé cette grande intelligence, ce bon sens éminent, cette loyauté politique et cet esprit si net, ces tendances vers le grand, le clair, le tranché et par conséquent vers l'honnête. Ah ! je comprends bien qu'il n'ait pas beaucoup d'amis. Il ne flatte pas les passions du moment et il l'a jamais fait c'est que ses [Rayé : principes idées se trouvent] idées à lui concordaient avec ces passions, pour le moment.
Cet homme là aurait pu être bien utile à son pays, mais je ne crois pas qu'il parvienne à vaincre l'hostilité bête qui l'entoure et qui doit arrêter tous ses élans pour sortir de cette situation extraordinaire qu'il a. Il lui manque cette dernière hardiesse, ce talent de se produire qui donne un caractère définitif aux mérites qu'on a. Il est cassant, brusque, énergique même, mais il ne sait pas se présenter d'une manière continue, pleine, avantageuse.
Lorsqu'il se présente, c'est par saccades, avec des interruptions, des trous, ce qui fait qu'il choque et qu'il déplaît à tous ceux qui n'ont pas la conscience de ce qu'il est en réalité. Et ils sont nombreux.
Je l'apprécie et l'estime parce que je suis de son espèce... en petit, en mesquin, en laid, en insignifiant. La bienséance veut que je m'humilie ainsi. On dit que mon Prince est un cochon dans la vie privée, mais je ne le vois que comme homme d'Etat, le reste ne regarde que ses intimes et sa famille. Peut-on exiger, aussi des vertus chez un prince marié comme on marie les princes ? Et puis, y en a-t-il beaucoup de maris modèles ? Plus on est en évidence, plus les défaillances sont visibles. Il n'a pas fait plus que les autres, seulement il ne s'est pas caché. Maintenant on va m'objecter qu'on se cache pour commettre des malpropretés. Jeux de mots que tout cela et rien ne me révolte comme les mots car ils dénaturent tout et laissent rarement triompher la bonne foi.
Je voudrais savoir si le Prince parle de ses droits, je suis sûre qu'il ne le pense pas, il est trop intelligent pour croire à des droits, j'espère qu'il ne fait même pas semblant d'y croire. Pour moi, c'est un homme éminent qui porte un nom glorieux, mais voila tout. Si ses fils viennent bien, eh bien on les utlisera mais pas davantage. Pourquoi une famille ne garderait-elle pas les traditions de gloire ou de l'intelligence de la vertu ? Elle le peut sans qu'il y ait des décrets qui l'y obligent ou l'y autorisent.
J'étais toute désorientée devant la nature après l'atelier. Maintenant je suis partie et j'en suis très soulagée.
Je trouve des modèles en masse; tous ces Auvergnats sont d’une complaisance rare et les femmes sont extrêmement flatteuses .
Je commence une petite de dix ans, couchée, endormie dans l’herbe. Mais demain, je la laisse pour faire un petit bonhomme avec sa chèvre (grandeur nature) que j’achèverai et après lequel je reprendrai ma petite. Le bonhomme à la chèvre est le fils d’un sculpteur en bois et menuisier qui a dessiné dans les ateliers de Paris. La femme est couturière et les trois enfants sont jolis.
Au surplus, leur boutique prend jour sur le nord et, les jours de pluie, je ferai une étude de la boutique très sombre où je placerai la petite fille, qui n’a pas plus de sept ans et qui est charmante.
Je suis entrée au salon de l'hôtel avec Mlle Moreau, il y avait là plusieurs jeunes filles et je suis revenue toute contente d'avoir été la plus jeune et la plus éclatante bien que pas coiffée et en ulster à capuchon.
Et dire que je me fane inutilement pour personne. C'est insensé.