Saturday, 24 July 1880
Samedi 24 juillet 1880
On m'a envoye des robes de batiste blanche de Paris, elles vont bien, je me suis habillee, avec un joli chapeau. Nous sommes sorties et maintenant je lis et joue de la guitare.
La Patti a certes une merveilleuse voix, mais comment se fait-il que meme dans l'instant ou vous l'applaudissez vous sentez qu'il manque quelque chose a votre enthousiasme ? La Pasqua de Nice m'a procure des sensations plus completes ! Mais personne ne m'a emue comme moi-meme dans les moments ou je retrouvais un peu de voix et meme lorsque je n'en ai que pour chanter tout bas, pour moi-meme. Je ne crois pas m'aveugler, car deux musiciens comme Barnola et Bihovetz etaient ravis de ma voix et surtout de l'accent qui "allait a l'ame"..
Il n'est certes pas convenable de parler nourriture apres la musique, mais nous sommes naturalistes, n'est-ce pas? Dans ce satane Mont-Dore on creve de faim, quand on ne peut se contenter des saletes de la table d'hote. Je m'arrange de facon a ne pas dejeuner en prenant le matin du the a la creme et en buvant de temps en temps du lait. J'espere que cela me fera encore maigrir et m'eclaircira le teint. Vous voyez que cette pause aura des resultats poetiques... pas trop pourtant car j'ai suffisamment maigri et suis mince juste a point pour une jeune fille, pour une femme on pourrait engraisser encore un peu, mais ca ne serait pas utile.
C'est comme dans un pays sauvage, impossible de rien obtenir aux cuisines, je finis par m'en amuser, je suis descendue prendre le pain que j'ai trouve dans l'antichambre et Rosalie a battu la ville pour trouver du foie gras et des fruits. Et je joue de la mandoline, cela adoucit les moeurs, vraiment il n'y a rien de tel. Mes chagrins d'hier se voilent aux sons de l'instrument. Et a huit heures je vais me coucher.