Friday, 23 July 1880
Vendredi 23 juillet 1880
Je reste toutes les journees chez moi, le traitement etant termine a cinq heures et demie du matin (commence a quatre heures) apres quoi on reste couche une heure. Et a quoi voulez-vous que je m'emploie ? Quand j'ai fait de la musique pendant une ou deux heures et lu jusqu'a me fatiguer les yeux, il reste encore des heures entieres. On dejeune a dix heures et demie.
Les petites Audiffret me trottent souvent par la tete et alors des lamentations interieures sur mon sort.
Qui me rendra ma jeunesse gaspillee, saccagee, perdue. J'ai vingt et un ans et, l'autre jour, je me suis encore trouvee trois cheveux blancs; je m'en vante, c'est une preuve epouvantable que je n'exagere rien. N'etait ma figure d'enfant, je paraitrais vieille et, encore y-a-t-il des jours ou il se voit des fletrissures sous les yeux. Et depuis quelque temps j'ai decouvert deux lignes a peine visibles partant du nez, une allant rejoindre le coin de la bouche, l'autre se perdant dans la joue.
Est-ce que c'est naturel a mon age ?
Non ! voyez-vous, il se souleve au fond du coeur un tel orage, qu'il vaut mieux couper court a tout, en me disant que j'aurai toujours la ressource de me casser la tete a vingt-cinq ans avant qu'on me plaigne.
J'avais une voix extraordinaire, c'etait un don de Dieu, et je l'ai perdue. Le chant, pour la femme, est ce que l'eloquence est a l'homme, une puissance sans limite
Quand je me plains, ma famille me dit pourquoi ne fais-tu rien? Intrigues. Et comment ? On m'a pousse a ecrire au Prince Ourousoff pour lui demander une lettre de Gortchakoff pour Orloff et il n'a pas repondu. Il m'a connue a Soden avec ma tante et ma famille a cru qu'il ferait tout.
Du reste quoi d'etonnant, nous sommes de la province, sans aucune relation avec la capitale et la Cour. Grand-papa deja vivait en sauvage comme pour preparer mon supplice. Quand maman est devenue jeune fille on l'a menee aux bals a Poltava et Kharkoff. A vingt et un ans elle epousait mon pere qui passait pour un richard.
En effet, le general s'etait fait une fortune immense pour la-bas, douze mille arpents de terre, 50.000 roubles de rente je crois. Mais il y avait quatre soeurs, en somme mon pere a eu de 25 a 30.000 roubles de rente, il dit beaucoup plus mais je crois qu'il ment. Mais le menage etait separe depuis dix ans. Ne pouvant supporter la vie en famille avec le beau-pere et trois vieilles filles, des belles-soeurs, maman s'est enfuie chez les siens, comme une enfant sans songer a rien.
On a vecu a la campagne, sans voir personne. Puis un voyage a Petersbourg pour les affaires de Georges, ou sa radieuse beaute lui a valu quelques adorateurs haut places qui n'ayant rien obtenu sont devenus des indifferents. Et la pauvre femme n'en a eu rien du tout, sauf des recits de triomphe en famille. Avec cela les scandales de Georges et la constante preoccupation de toute la famille pour le tirer d'affaire. Puis des voyages en Crimee ou la Cour passait la saison. En 1867 nous etions maman et moi a une station de poste, ou passait l'Empereur, l'Empereur voyant une belle jeune femme lui a adresse la parole, a ete fort gracieux. On s'est revu en ete en Crimee. Et soit que l'Empereur n'ait pas ete assez agressif, soit que la femme ait ete trop innocente elle a fini simplement.
Les plaisirs mondains, jugez-ce que c'est pour moi.
Taine dit et prouve que les froissements d'amour-propre ont contribue a faire la Revolution. De grands hommes ont ete sensibles a cela, je suis [donc] sensible.
A la promenade, dans le parc sur lequel donne ma fenetre, j'ai vu Mme de Rothschild, venue ici avec palefreniers, chevaux, etc. etc. La vue de cette heureuse m'a fait mal, mais il faut etre brave. Du reste, quand une douleur devient aigue, c'est la delivrance. Quand on en arrive a un certain point, on sait que cela ne peut plus que diminuer. C'est en attendant cette crise du coeur et de l'ame qu'on souffre, mais une fois arrive la, on est soulage. Et puis on appelle a son aide Epictete ou on prie; mais la priere attendrit.
Maintenant je suis mieux pour quelques jours, pendant lesquels les amertumes vont monter, monter, monter; puis de nouveau un eclat, puis l'abattement, et toujours comme cela !
Les affaires de Soulima et de Dikan se sont terminees par un acquittement triomphal de jure, maman se fait presenter, Alexandre et Etienne etaient deja acquittes. Du reste c'etait une affaire derisoire et qui ne tardait que parce qu'on esquivait le jugement par peur. Et lorsque je disais: Allez en Russie, finissez-en ! on me repondait que je voulais sans doute leur mort, ou la prison, ou l'exil. Cela vous peint les personnages. Je me sens avec les miens comme un etre raisonnable enfermee dans une maison de fous. Et comme si mes pieds etaient pris dans des herbes marines qui montent et m'enlacent, je ne puis que crier et je sens que cela meme est inutile.
[Dans la marge: Il n'y avait de quoi s'en occuper]