Saturday, 17 July 1880
Samedi 17 juillet 1880
Tony m'a dit que si je fais plusieurs etudes poussees comme celle-la, cela me fera beaucoup de bien. Que c'est ressemblant, tres bien dessine. C'est serieusement fait cela, c'est etudie; malheureusement le ton general manque de solidite. Les yeux, bien ; le nez tres bien etc., etc. En somme je me rengorge et suis le chef de la boutique de plus en plus. Quant a Amelie je lui parle de Julian sans le nommer, des sous-entendus, des sourires, des riens: elle comprend toujours et nous sommes au mieux.
Je ne vous raconterai pas mes courses folles aux magasins et a l'atelier ou il me restait un oeil a faire. Ah bien oui ! C'est Doucet l'eleve favori de Julian qui a le prix de Rome. Mlle de Villevieille offre un punch en haut chez nous. Julian en paye un en bas et court lui-meme chez Lefebvre ou Doucet. Nous crions a bas Julian et Vive la Commune!
J'ai ete chez la mere Gavini a une heure et lui ai donne rendez-vous chez moi a cinq heures, rendez-vous que je manque grace a ma couturiere. Saint Amand qui a ete ce matin vient dire adieu a six heures et a sept heures arrive Gabriel. Il a perdu cette fleur de jeunesse qu'il avait et il lui reste fort peu de cheveux, a cet age !
Enfin nous ne partons que demain soir.
Savarre habille les Audiffret. Voila des petites qui me donnent terriblement sur les nerfs. Elles menent la vie elegante la plus lancee et on les trouve partout a Biarritz, a Trouville, partout. Dans tous les bals officiels et dans les salons severes du faubourg. Cette Espagnole est prodigieuse, avec ses retraites aux couvents et ses pretres. Je les croyais malheureuses et vivant entre les Bailleul et Mme de Poilly de temps en temps. Je ne saurais vous dire a quel point j'ai ete blessee et humiliee de les savoir si bien partout. Mais a quoi bon s'exciter en pensant a cela !
Je suis malheureuse.
La peinture ! Oui, mais en attendant je me fane dans l'obscurite !
- J'ai bien pense qu'il y avait quelque motif extraordinaire qui vous poussait au travail a dit Julian, un homme enfin pour lequel vous vouliez etre quelque chose. Il fallait vraiment etre poussee par quelque chose d'exceptionnel pour ensevelir ici cette fleur qu'on n'a que peu de temps et que vous aviez en arrivant ici, au lieu de la porter dans le monde. Vous pouviez ne pas avoir la beaute, tout ce qu'on voudra, mais vous aviez une ... fleur qu'il etait vraiment dommage d'enterrer la, entre ces quatre murs.
Je voulais aller a la campagne, une vraie campagne ou il n'y eut personne. Mais ce n'est pas assez. Le bonheur, ce serait de pouvoir de temps en temps se retirer dans des pays inhabites, aux iles, a grands arbres etranges, chez "Paul et Virginie". Voir le lever du soleil et savourer la nuit toute seule dans le calme le plus absolu. Un pays sauvage, de grands arbres, un ciel pur, des montagnes dorees par le soleil... un air comme on n'en a pas d'idee ici, un air qui a lui tout seul est une felicite, au lieu des horreurs que l'on respire ici... Mais pour une existence pareille, il faut de l'argent. Et je ne voudrais meme pas un homme aime dans cette solitude. Toute seule, supreme jouissance.