Friday, 6 October 1876 (24 September) — Journey to Tchernakowka and Childhood Memories
# Vendredi, 6 octobre 1876 (24 septembre) - Journey to Tchernakowka and Childhood Memories
Je partis à une heure du matin pour Iskrowka, demie-station, sans compter sur aucune voiture et sans espérer même une carriole.
- Mais comment ferons-nous les sept ou huit verstes jusqu'à Tcherakowka? s'écriât Paul.
- En chariot de paysan et si nous n'en trouvons pas, à pied !
[Mot noirci: Sur] ce, il s'écriait que pour rien au monde il n'irait à pied dans la forêt pour être dévoré par des loups.
Audaces fortuna juvat,- à la gare je trouvai Zankowsky, M. et Mme Volkovitsky et Gedanoff, le premier m'offrit non seulement sa voiture mais :
- Si je n'avais pas de chevaux, dit-il, je m'attellerais moi-même.
Les autres trois, allaient à Harkoff comme ils me l'ont dit ce matin.
Souvenez-vous bien que je me suis levée hier mercredi à neuf heures.
A Iskrowka nous trouvâmes une troïka d'Alexandre qui attendait son avocat et Stépann qui revenait sans me rapporter les lettres que je demandais I!
A la pâle clarté qui tombait de la lune je reconnus vaguement ce chemin, la fôret et enfin la grille, la magnifique cour magistralement plantée d'arbustes et de fleurs pour ne pas gêner la vue et la maison à un étage très longue, à grandes fenêtres et flanquée de deux tours. Il gelait, l'herbe était comme poudrée, tous les gardiens (il y en a quatre qui veillent) accoururent, je sonnai à *gorge déployée,* l'antichambre de chêne, la salle d'attente, la salle à manger, la salle de fêtes, je pris à droite laissant à gauche les autres salons, et j'entrai comme une trombe dans la chambre à coucher, l'ancienne chambre à thé, qu'Alexandre et sa famille occupent n'osant pas encore violer nos chambres par une louable délicatesse et une sorte d'ancien respect.
On ne m'attendait [pas], mais la vue de ces deux enfants, beaux comme des anges dormant tout près de leur père, m'attendrit, je les embrassai tout en tirant de ma poche les lettres et documents et recommençant les reproches de vive voix. Nadine s'éveilla et j'allai l'embrasser derrière son paravent.
Quelque instance qui me furent faite je ne voulus pas dormir, je pris les lettres qu'il me fallait, je parlai (mais parler c'est vain avec cet homme) je pris du thé, il n'était pas encore jour. Quand je pense que pour aller de Poltava à la campagne il fallait avant toute une journée, des préparatifs, des ennuis, des chevaux !
A quatre heures la machine [Mots noircis: à vapeur] pour le battage du blé commença de fonctionner et la maison s'éveilla tout à fait.
J'ai vu les chambres, je fouillai dans les armoires, dans les commodes, où tout est intact et gardé avec des soins remarquables, j'ai vu les anciens serviteurs, le vieux cuisinier; Mayer le jardinier allemand qui se prétend un bâtard du Guillaume actuel de Prusse et qui depuis vingt six-ans est chez nous.
Les Bashkirseff ont beau faire, on sentira toujours que celui qui a bâti et embelli leur maison a été un soldat, tandis qu'ici on sent un seigneur. Il aurait peut-être mieux [Mot noirci: valu] être soldat et bâtonner les fils comme le général a bâtonné mon père, le nom des Babanine serait propre.
J'entrai dans la chambre de grand-maman mais comme je n'y entrai pas seule j'affectai une profonde indifférence et me mis à fouiller dans un coffre de maman qu'on a placé là.
Je me hâte d'écrire, ô vanité ! Je me hâte de raconter mes exploits.
Je veux raconter toutes les imprudences qu'on fait à mon âge. Ah ! tant pis ! cette vie m'étourdit.
Depuis mercredi à huit heures du matin jusqu'à jeudi à douze heures du soir, je n ai pas dormi. J'ai veillé pendant quarante heures, aussi fraîche et aussi forte que possible.
[En travers: J'ai conscience de mon affolement au moins.]
Le "terrible voleur" est un honnête homme au fond, il ne vole que son père, et il ne nous prend que fort peu de chose en détenant les revenus pendant un mois quelquefois mais il est juste que pour tout ce qu' il fait il ait une récompense. Il n'y a donc plus que son caractère que je déteste, si on n'est pas là à lui demander la chose on ne l'aura pas. J'ai pris tout ce que je voulais, des papiers, des documents, des notes sur tout. J'ai expédié vingt mille francs à Nice.
[En travers: Et j'espérais, moi, enfant exaltée et corrompue, lutter avec ce fin matois I]
A sept heures du soir je repartis de notre ancien nid, où chaque homme, chaque objet ont une histoire pour moi. A présent que j'écris j'ai bien envie de pleurer.
[Mots noircis: Je me] souviens de moi toute petite dans cette maison, et à présent il y a une nouvelle génération déjà, une fille et un garçon comme moi et Paul... et puis...
On nous reconduisit jusqu'à Iskrowka.
Ah ! j'allais oublier, la pauvre Vassilissa, la sœur de grand-papa, une ancienne millionnaire, qui ayant tout mangé sans s'avoir jamais permis une disraction ou un amant, est venue vivre ici. On la dit folle parce qu'elle est *excessivement* comme il faut.
Ce spectacle me fit mal. Elle est releguée dans le pavillon, seule, seule, toujours seule. Je lui parlai du fond de l'âme, elle s'attendrit, je crois, on la dit de pierre. Je restai longtemps je sentais que causer avec une âme bonne et amie lui faisait grand bien.
- Elle n'a plus son chien, dis-je en sortant à Nadine, elle est toujours seule !
- Elle a un chat - me répondit la femme exemplaire.
La pauvre vieille nous suivit quelques instants après. Je la coiffai d'un tulle blanc, elle était majestueuse et belle comme Mme de Chevreuse dans la Galerie de Versailles (Mme de Chevreuse, est coiffée sur ce portrait d'un voile noir).
A Iskrowka, les Volkovitsky et Gedanoff, retour [de] Harkoff, m'invitèrent dans leur wagon, j'eus à peine le temps de monter, Gedanoff se jeta à genoux et me servit de marche-pied.
Alexandre vint avec moi. Encore des oublis ! Je me suis pesée à la gare, et je pèse 125 livres !
Et puis, c'est-à-dire avant, sur le chemin de la maison à Iskrowka, se trouve le cimetière, au milieu duquel s'élève le rocher de marbre surmonté d'une croix. La tombe de grand-maman.