Diary of Marie Bashkirtseff

Detestable day! It begins with a Galignani, which I keep. Maman and Dina were at church -- it is our Saint Nicholas's Day. They return with a Monsieur Ladyjinski, a name unwritable in French. He lunches with us, and then I propose and we go to Monaco; it is the day of the inauguration of the pigeon shoot.

Détestable journée ! Elle commence par un "Galignani", que je garde. Maman et Dina étaient à l'église, c'est notre Saint Nicolas. Elles reviennent avec un monsieur Ladyjinski nom inécrivable en français. Il déjeune chez nous, et alors je propose et nous allons à Monaco, c'est le jour de l'inauguration du Tir aux pigeons.

(Brown dress, good.) At the station we find all Nice, especially the men. I prepare to enjoy myself. Lambertye has arrived; he too is going. In the carriage we are with Mme Henderson.

(Robe brune, bien), à la gare nous trouvons tout Nice, surtout les hommes. Je me prépare à m'amuser. Lambertye est arrivé, lui aussi va. En wagon nous sommes avec Mme Henderson.

I imagined that once there, I, Maman, Dina, Ladoj and someone else would go to the shoot, that we would settle ourselves there, chat -- in short, that we would behave like proper people. It is such a great pleasure for me, and only once a year; it seems to me the sacrifice would not be great. But no -- the moment we arrive they go to gamble, and I, poor soul that I am, must stand behind backs of every size and kind. But let that pass, since I hoped to go to the shoot. At last Maman rises and (I, Maman, Dina and Ladoj) we go, but so wretchedly that descending the first terrace I was already wretched. Arriving near the entrance, I ask and am told that seats are free but one must have a ticket, since it is not yet the competition. So Maman stops where during the shoot there is always a crowd of free spectators. I beg to return to the hall, for it was misery. The corkscrew turned twice in my throat and I was suffocating with rage. Maman will do nothing for me. We return. I would rather be under the earth than at Monaco. To stand two hours beside a table admiring napes and backs, to endure the impertinent stares of passersby, to which I am no doubt exposed, standing alone behind a chair. To know that over there they are shooting, that... I had all the difficulty in the world holding back my tears; I spoke to Dina with pressed lips, and pronouncing each word I was afraid of bursting into tears. It is not this wretched shoot today that enrages me -- it is my life in general! Even at Nice, no weight, no standing; the greatest pleasure is the greatest despair for me! Yes, a despair positively! I cannot live like this! It is beyond my strength; I can go on no longer. I am reduced to despair -- to a despair without bounds. I believe it is nerves, for it is not natural to weep as I weep the whole time I am writing. I think I must have had the most wretched face in the world; I was burning. At last my aunt takes me with her to the balcony; she smokes. There I cannot contain myself (I begin to sob; to calm myself I kneel and pray as every evening; indeed I return calmer) and I let the tears flow without a single sigh, for they had wanted to come out a long time. I wanted to complain, but was afraid of crying aloud. I dry my eyes as best I can and we go back into that cursed hall. I was counting the instants until the train. So as not to be late, I began half an hour before departure to tell Maman. But she played coin after coin, always saying it was the last. This drove me beside myself; at last only five minutes remain. I beg to go; I have already lost my voice; one can hear the tears in my words, and my breathing grew more and more difficult. Mercifully we leave -- otherwise I might have had a nervous attack, for I felt I was going to laugh, cry, scream. My God, for what sin am I condemned to continual torment! Why must I make a drama of every trifle! How happy others are -- coming, going, staying are such simple things for them, but for us going out and coming home are dramas in five acts and twelve scenes. And it is I who play this drama, for to them it is all the same -- they are like wood; they need nothing, so long as they do not die of hunger and are not exposed to the rain, with that a desire to dress up and gamble! But I! It is different -- I tear myself apart, I kill myself; I cannot live this way! I am too unhappy!

Je m'imaginais qu'arrivées là, moi, maman, Dina, Ladoj et encore quelqu'un iraient au Tir, qu'on s'y installerait, qu'on causerait, enfin qu'on ferait comme des gens de bien. C'est un si grand plaisir pour moi, et seulement une fois par an, il me semble que le sacrifice ne serait pas grand. Mais non, aussitôt arrivées on va jouer, et moi pauvre âme que je suis, je dois rester derrière des dos de toutes grandeurs et espèces, mais passe pour cela, puisque j'espérais aller au Tir. Enfin maman se lève et (moi, maman Dina et Ladoj.) nous allons mais si misérablement qu'en descendant la première terrasse j'étais déjà misérable. Arrivés près de l'entrée, je demande et on me dit qu'on ne paye pas les places mais qu'il faut avoir un billet comme ce n'est pas encore le concours. Alors maman s'arrête où pendant le Tir il y a toujours une foule de spectateurs gratis. Je prie de retourner dans la salle, car c'était misère. Le tire-bouchon a tourné deux fois dans mon gosier et je suffoquais de rage. Maman ne veut rien faire pour moi. Nous retournons. Je voudrais plutôt être sous la terre qu'à Monaco. Rester deux heures debout près d'une table et admirer les nuques et les dos, subir les regards impertinents des passants auxquels je suis sans doute exposée, restant seule derrière une chaise. Savoir que là-bas, on tire, que... j'avais toutes les peines du monde à retenir mes larmes, je parlais à Dina les lèvres serrées et en prononçant chaque mot j'avais peur d'éclater en larmes. Ce n'est pas ce misérable Tir d'aujourd'hui qui m'enrage, mais c'est en général ma vie ! Même à Nice aucun poids, aucune position, le plus grand plaisir est le plus grand désespoir pour moi ! Oui, un désespoir positivement ! Je ne puis pas vivre comme cela ! C'est au-dessus de mes forces, je ne puis plus continuer ainsi. Je suis réduite au désespoir ! à un désespoir sans bornes. Je crois que c'est nerveux, car ce n'est pas naturel de pleurer comme je pleure tout ce temps que j'écris. Je crois que je devais avoir la plus malheureuse figure du monde, je brûlais. Enfin ma tante me prend avec elle au balcon, elle fume. Là je ne puis me contenir (je commence à sangloter, pour me calmer je m'agenouille et je prie comme tous les soirs, en effet je reviens plus calme) et j'ai laissé couler les larmes sans un seul soupir, car elles voulaient sortir il y a longtemps. Je voulais me plaindre, mais j'avais peur de pleurer à haute voix. J'essuie de mon mieux les yeux et nous rentrons dans cette salle maudite. Je comptais les instants jusqu'au train. Pour ne pas retarder j'ai commencé une demi-heure avant le départ, à le dire à maman. Mais elle jouait pièces après pièces disant toujours que c'est la dernière. Cela me mettait hors de moi, enfin il ne reste que cinq minutes, je supplie d'aller, j'ai déjà perdu la voix, on entend les larmes dans mes paroles et ma respiration devenait de plus en plus difficile. Bienheureusement nous partons, autrement j'aurais peut-être eu une attaque de nerfs, car je sentais que j'allais rire, pleurer, crier. Mon Dieu pour quel péché suis-je condamnée à un supplice continuel ! Pourquoi dois-je pour chaque rien jouer au drame ! Comme les autres sont heureux, venir, s'en aller, rester sont des choses si simples pour eux, mais pour nous sortir et rentrer sont des drames en cinq actes et douze tableaux. Et c'est moi qui le joue ce drame car pour eux c'est bien égal, ils sont comme des bois, il ne leur faut rien, pourvu qu'ils ne meurent pas de faim et qu'ils ne soient pas exposés à la pluie, avec cela un désir de faire des toilettes et de jouer ! Mais moi ! c'est différent, je me déchire, je me tue, je ne puis pas vivre ainsi ! Je suis trop malheureuse !

It suffocates me!

Cela m'étouffe !

I think I shall not go to the other shoots, for to go as in all probability I shall go is a dreadful torment. It is martyrdom.

Je crois que je n'irai pas aux autres tirs, car y aller comme selon toutes probabilités j'irai est un supplice affreux. C'est un martyre.

Today is the recapitulation of all my sorrows. All of them, one upon the other, came to swell the torrent that overflows today. It is not for this shoot that I grieve -- it is for my whole life! I do not ask for acquaintances for my own sake, but for decency alone. Ah God, couldst Thou not have pity on me -- change our existence, give us the life I long for! Oh God, great God, save me, have pity on me! Mercy!

Aujourd'hui c'est la récapitulation de tous mes chagrins. Tous, l'un sur l'autre vinrent grossir le torrent qui déborde aujourd'hui. Ce n'est pour ce Tir que je me désole, c'est pour toute ma vie ! Je ne demande pas les connaissances pour moi, mais pour la décence seulement, ah Dieu ne pourrais-tu pas avoir pitié de moi, change notre existence, donne-nous la vie que je voudrais ! Oh Dieu, Grand Dieu, sauvez-moi, ayez pitié de moi ! Grâce !