Diary of Marie Bashkirtseff

Maman is nearly well — so much so that she wants to go to Monte Carlo; she returns together with my aunt at six. During their absence the princess, Dina, and I went to the Var, to the country dance. We do not stay long; it is boring. Only yesterday I saw lights at Gioia's, but today I saw her. The first time only Dina saw her, so I ordered the carriage to turn around, and still I saw only her hat. I turn back, and this time I see this famous creature. Seated on the side balcony, surrounded by foxes that bark like mad. She reads. At our passing she raised her head, then lowered her eyes again. She loves lowered eyes. She is a witch1, perhaps.

Maman va presque bien, au point qu'elle veut aller à Monte-Carlo, elle retourne ainsi que ma tante à six heures. Durant leur absence la princesse, Dina et moi allâmes au Var au bal champêtre. Nous n'y restons pas longtemps, c'est ennuyeux. Encore hier j'ai vu des lumières chez Gioia mais aujourd'hui je l'ai vue, la première fois Dina seule l'a vue, alors j'ai ordonné qu'on tourne et encore je n'ai vu que son chapeau, je retourne et cette fois je vois cette fameuse créature. Assise sur le balcon de côté entourée de *renards* qui aboient comme des fous. Elle lit. A notre passage elle leva la tête, puis a encore baissé les yeux. Elle aime les yeux baissés. C'est une *witch* peut-être.

But she is far from her portrait. It is true she was not dressed up, and wore a straw hat over her forehead. She has a spot on her left cheek that gives her a little roguish, charming air. All I can say is that today she is not beautiful.

Mais elle est loin de son portrait. C'est vrai qu'elle n'était pas habillée et avec un chapeau de paille sur le front. Elle a une tache sur la joue gauche qui lui donne un petit air canaille et charmant. Tout ce que je peux dire c'est qu'aujourd'hui elle n'est pas belle.

Fool that I am! Truly stupid — what does it matter to me, beautiful or ugly? She pleases, and that is all. I make myself ridiculous with all these observations, and contemptible. I ought not even to know who Gioia is. What is Gioia, and whose is Gioia?! But since I do know, one must not play the... fool before me. She is quite happy, this woman, but I do not envy her. I envy no one entirely, because I find almost no one worthy. Towards the end of dinner the Pattons arrive. Madame and two daughters. The grown-ups stay in the garden; Dina and I take the girls upstairs. But halfway up the stairs I turn back — the duck is so tempting that I have not the courage to abandon it. Not even for the Shah! I go back up once the duck is finished. Then we go to the garden, then again to my room. I cannot speak freely, for the name of a dress or a hat, a horse or a theatre might sully their chaste ears. And these little rascals, these saintes nitouches, are the greatest devils in the world.

Bête que je suis ! Vraiment stupide, qu'est-ce que ça peut me faire, belle ou laide. Elle plaît et voilà tout. Je me rends ridicule avec toutes ces observations, et méprisable. Je ne devrais pas même savoir qui est Gioia. Qu'est-ce que Gioia et à qui est Gioia ? ! Mais puisque je sais, il ne faut pas faire la... bête devant moi. Elle est bien heureuse cette femme, mais je ne l'envie pas. Je n'envie personne entièrement parce que je ne trouve presque personne digne. Vers la fin du dîner viennent les Patton. Madame et deux filles. Les grands restent au jardin, Dina et moi faisons monter les filles en haut. Mais de la moitié de l'escalier je retourne, le canard est si séduisant que je n'ai pas le courage de l'abandonner. Même pour le shah ! Je remonte, le canard fini. Puis nous allons au jardin, puis encore dans ma chambre. Je ne puis parler librement, car le nom d'une robe ou d'un chapeau, d'un cheval ou d'un théâtre pourrait souiller leurs chastes oreilles. Et ces petites canailles *saintes nitouches* sont les plus diables du monde.

In the evening we go to the sea. Poor Maman cannot hear my plans without distress. She grieves when I say I shall spend one hundred and fifty thousand francs on my wardrobe.

Le soir nous allons à la mer. Pauvre maman ne peut entendre sans douleur mes projets. Elle se chagrine lorsque je dis que je dépenserai cent cinquante mille francs pour mes toilettes.

We go to the London House; the princess treats me to an ice cream. I have paid for her for two months. Maman comes to fetch us by carriage. I order the driver to go to the promenade. It is there that the conversation about poor me begins. They start by saying I must make a wealthy marriage. And in that vein, Maman speaks to me of G. Miloradovitch. In saying I shall marry him, her mouth stretches into a smile — like mine when I speak of the Duke of Hamilton. She so wants this marriage.

Nous allons au London House, la princesse me paye une glace. J'ai payé pour elle deux mois. Maman vient nous chercher en voiture. J'ordonne d'aller à la promenade. C'est là que commence la conversation sur pauvre moi. On commence par dire que je dois faire un riche mariage. Et sur ce ton, maman me parle de G. Miloradovitch. En disant que je l'épouserai sa bouche se détire, comme la mienne lorsque je parle du duc de Hamilton. Elle voudrait tellement ce mariage.

But I declare, repeatedly, that I do not like small men, or thin ones, or dark ones, but on the contrary — tall, large, fair. Then they speak to me of Wittgenstein, but he is pale; that is yet another variety that displeases me. I do not like it when they speak of W.; I consider him a brother. Then Dina, the rascal:

Mais je déclare, à plusieurs reprises que je ne n'aime pas les petits, les maigres, les noirs, mais au contraire, les grands, gros, blonds. Alors on me parle de Wittengstein mais lui est blanc, c'est encore une variante qui me déplaît. Je n'aime pas lorsqu'on parle de W., je le considère comme un frère. Alors Dina canaille:

"Boreel pleases you, and Hamilton?"

— Boreel te plaît, et Hamilton ?

In the family, as a rule, one never says Monsieur, or the Duke of, but always Boreel, Audiffret, Hamilton.

Dans la famille, en général, on ne dit jamais Monsieur, ou le duc de, mais toujours Boreel, Audiffret, Hamilton.

Maman says that Hamilton is spoken for. When I said that Miloradovitch is too poor — seventy-five thousand rubles a year — she tells me that is enormous, and then:

Maman dit que Hamilton est abonné, lorsque j'ai dit que Miloradovitch est trop pauvre, soixante-quinze mille roubles de rente, elle me dit que c'est énorme, et puis:

"But Hamilton has only twenty thousand pounds sterling."

— Mais Hamilton a vingt mille livres sterling seulement.

"As for me — well! That is five hundred thousand francs."

— Moi, eh bien ! C'est cinq cent mille francs.

Then she says:

Alors elle dit:

"No, only ten."

— Non, seulement dix.

Then I say:

Alors je dis:

"No, Maman, only five — three, if you like. How you make me laugh!"

— Non maman seulement cinq, trois, si tu veux. Comme tu me fais rire !

The princess then:

La princesse alors:

"I said from the beginning that Moussia must marry the Duke of Hamilton!"

— J'avais dit du commencement que Moussia doit épouser le duc de Hamilton !

I had not enough tongue to protest on every side. I am vexed; I did not want Hamilton to become public. For what humiliation if nothing comes of it! I am very, very cross. The whole promenade, the stupid princess calls me "Duchess."

Je n'avais pas assez de langue pour protester de tous les côtés. Je suis vexée, je ne voulais pas que Hamilton devienne public. Car, quelle humiliation si rien ne réussira ! Je suis très, très fâchée. Toute la promenade, la stupide princesse m'appelle duchesse.

Every time, I cannot prevent a smile that encourages her despite myself. (I receive Le Derby and have the pleasure of often seeing the Duke's name in it; apart from that, I shall learn a great deal — it is an instructive journal, for me especially who want to have horses.) I had the imprudence to say that from this journal I shall know everything about horses, races, etc., all the expressions and the substance too. Dina then says in her little voice:

Toutes les fois je ne puis empêcher un sourire qui l'encourage bien malgré moi. (Je reçois "Le Derby" et j'ai le plaisir d'y voir souvent le nom du duc, excepté cela, j'apprendrai beaucoup, il est instructif ce journal, pour moi surtout qui veux avoir des chevaux). J'ai eu l'imprudence de dire que de ce journal je saurai tout ce qui concerne chevaux, courses, etc. toutes les expressions et le *fond* aussi. Dina dit alors avec sa petite voix:

"She is studying for Hamilton" — one word too many!!

— *Elle étudie pour Hamilton - un mot de trop II*

How she annoys me!

Comme elle m'ennuie !

I do not want them to speak of Hamilton; Maman does not like it either, but for other reasons. The princess is mad; she does not leave me a minute's peace:

Je ne veux pas qu'on parle de Hamilton, maman n'aime pas non plus mais pour d'autres raisons. La princesse est toquée, elle ne me laisse pas une minute en repos:

"The Duke of Hamilton likes German; you must know German, and English too; he likes people to sing. Especially German — he gives his horses German names" — and so on the whole evening.

— Le duc de Hamilton aime l'allemand, vous devez savoir l'allemand et l'anglais aussi, il aime qu'on chante. Surtout l'allemand, à ses chevaux il donne des noms allemands et ainsi de suite toute la soirée.

We return; I stay a few more minutes downstairs. I have the misfortune of saying that my neck is burned by the sun. At once the princess:

Nous rentrons, je reste encore quelques minutes en bas. J'ai le malheur de dire que mon cou est brûlé par le soleil. Tout de suite la princesse:

"He will wash it — he will take a cloth and wash it, is that not so, Marie Stepanovna? He is so big, so red."

— *11 le lavera, il prendra un torchon et lavera, c'est vrai n'est-ce pas, Marie Stepanovna ? Il est si gros, si rouge.*

All my misfortunes come from my frankness. If I had not said that I like the fat, the red-haired, and the tall, all would be well. Maman listens to all this with annoyance; she prefers her deaf Russian. I declared that I do not want to live in Russia. Maman said that even if the Duke asked for my hand, she would refuse. He has a... and it is impossible.

Tous mes malheurs proviennent de ma franchise. Si je n'avais pas dit que j'aime les gros, les roux et les grands tout irait bien. Maman écoute cela avec ennui, elle préfère son Russe sourd. J'ai déclaré que je ne veux pas vivre en Russie, maman a dit que si même le duc me demandait en mariage, elle refuserait. Il a une... et c'est impossible.

Walitsky began a series of caricatures, of absurdities — how I shall be a duchess in my drawing room, my servants, etc. He said something rather vulgar that made everyone laugh. To mock my drawing rooms and matching liveries, he says the servants will have their backsides painted. And that in the morning I shall hold inspection: blue backside for the red drawing room, yellow backside for the white drawing room, etc. etc. I find it so vulgar, but Walitsky cannot say a single word without some vulgarity — one forgives him, he makes one laugh. In a word, the Duke of Hamilton is popular. What a nuisance!

Walitsky a commencé une série de caricatures, de bêtises. Comment je serai duchesse dans mon salon, mes domestiques, etc. Il a dit une chose assez sale qui a fait rire. Pour se moquer de mes salons et livrées assortis, il dit que les domestiques auront leur derrière peint. Et que le matin je ferai la revue, derrière bleu au salon rouge, derrière jaune au salon blanc, etc. etc. Je trouve cela si sale, mais Walitsky ne peut dire un seul mot sans une saleté, on lui pardonne, il fait rire. En un mot le duc de Hamilton est populaire. Quel ennui !

Towards the end I said what drawing rooms I shall have, etc.: in a white shell drawing room, two Black servants will attend. Then the poor princess said that her own room was a shell of pink satin and all the curtains were of Brussels lace. But her worthy husband carried off a curtain every day and ended by stripping the room bare. She tells me this as an example. Could it be that her husband is a vagabond and a wretch? — never.

Vers la fin j'ai dit quels salons j'aurai etc.: dans un salon coquille blanche, serviront deux nègres. Alors pauvre princesse dit que sa chambre était une coquille de satin rose et tous les rideaux étaient en point de Bruxelles. Mais son digne époux emportait tous les jours un rideau et finit par démeubler la chambre. Elle me dit cela comme un exemple. Est-ce que par hasard son mari serait un vagabond et un misérable, jamais.

Between Maman and me there is now the Duke of Hamilton. She hears me speak with apprehension; she even says she would refuse for certain. But he does not ask for me, and perhaps never will. Oh no — that would be dreadful; I do not want to think of such a misfortune. God is too great to punish me so! And now I am deprived even of the pleasure of speaking of him! They will torment me. No — I want to try to put everything back on its former footing2. It is devilishly difficult!

Entre maman et moi est maintenant le duc de Hamilton. Elle m'entend parler avec crainte, elle dit même qu'elle refuserait pour sûr. Mais il ne me demande pas, et ne demandera peut-être jamais. Oh ! non, ce serait affreux, je ne veux pas penser à un pareil malheur. Dieu est trop grand pour punir comme cela ! Maintenant encore je suis privée du plaisir de parler de lui ! On m'ennuira. Non, je veux tâcher de remettre tout sur le former footing ? C'est diablement difficile !

I wish I could write everything that was said yesterday. It is too long, alas! We spoke of the Duke of Hamilton. And I never stopped smiling, against my supreme will.

Je voudrais pouvoir écrire tout ce qu'on a dit hier. C'est trop long hélas ! On a parlé duc de Hamilton. Et je ne cessais de sourire contre ma volonté suprême.

Ah, how I should like to be his wife!

Ah ! comme je voudrais être sa femme.

Maman wants to diminish him in every way; she thinks I shall change my mind if she tells me he has ten, or five, or three thousand pounds.

Maman veut le diminuer, de toutes manières, elle pense que je changerai en me disant qu'il a dix ou cinq ou trois mille livres.

Alas, no! I shall not marry him if he is poor, but I shall love him always. I cannot marry a poor man; it is against my nature — it would be the unhappiness of both. If he is poor I shall marry another whom I shall not love — Miloradovitch, perhaps. I shall see him three times a day and I shall be the greatest flirt in the world — but flirt is not the word. I shall be a flirt if I am happy.

Hélas non ! Je ne l'épouserai pas s'il est pauvre, mais je l'aimerai toujours. Je ne puis épouser un homme pauvre, c'est contre ma nature, ce serait le malheur des deux. S'il est pauvre j'épouserai un autre que je n'aimerai pas, Miloradovitch peut-être. Je le verrai trois fois par jour et je serai la plus grande coquette du monde, mais coquette n'est pas le mot. Je serai coquette si je suis heureuse.

But I shall behave like a wild doe if I marry one I do not love. I shall always have a lover; I shall deceive my husband — who will also be my lover, if he is clever enough to understand me and to be my lover. But if he demands that I be his wife, woe to him! I shall amuse myself and be happy, in my own way. But if I have the happiness of pleasing Hamilton, he shall be my lover all my life. I despise jealousy. If a man who loves me thinks of another woman, that means he no longer loves me, and it is ridiculous to be jealous, or to reproach the man for it. It is not his fault: so long as I hold charms for him, he loves me; but if I no longer please him, nothing can remedy it.

Mais je me conduirai comme une biche, si j'épouse un que je n'aime pas. J'aurai un amant toujours, je tromperai mon mari, qui sera aussi mon amant s'il est assez fin pour me comprendre et pour être mon amant. Mais s'il exige que je sois sa femme, malheur à lui ! Je m'amuserai et je serai heureuse, *à ma manière*. Mais si j'ai le bonheur de plaire à Hamilton, il sera mon amant toute ma vie. Je méprise la jalousie. Si un homme qui m'aime pense à une autre femme, ça veut dire qu'il ne m'aime plus, et il est ridicule d'être jalouse, ou de reprocher cela à l'homme. Ce n'est pas sa faute, tant que j'ai des attraits pour lui, il m'aime, mais si je ne lui plais plus, rien ne peut y remédier.

There are people who say a husband and wife can allow themselves diversions and still love each other greatly. It is a lie — they do not love each other, for when a young man and a young woman are in love, can they not only think of but even look at someone else? They love each other and find quite enough diversion in one another.

Il y a des gens qui disent qu'un mari et une femme peuvent se permettre des distractions et s'aimer beaucoup. C'est un mensonge, on ne s'aime pas, car lorsqu'un jeune homme et une jeune fille sont amoureux l'un de l'autre, est-ce qu'ils peuvent non seulement penser à mais même regarder quelqu'un d'autre ? Ils s'aiment et trouvent bien assez de distractions l'un dans l'autre.

A single thought, a single glance spent upon another woman proves that one no longer loves the one one loved. For, once more, when you are in love, you love one woman — can you think of loving another? No. Very well, what use are jealousy and reproaches? One weeps a little and must console oneself as for a death, saying it is over and nothing can remedy it. When the heart is full of one woman, there is no room for another; but when the heart begins to empty, another enters little by little, and the moment she has put in a little finger, the former mistress has nothing more to hope for and must give up all her claims3. It is stronger than the man — he cannot force his heart. I am a philosopher, as one sees. Thus, let us suppose the Duke is my husband: he loves me, but if he begins to love me no longer, I shall say nothing, for it was for me to make myself loved. If there are not enough charms in me to keep his love, so much the worse for me. It is neither my fault nor his; it is natural, and one must bow before nature. Such are my ideas.

Une seule pensée, un seul regard dépensé pour une autre femme prouvent qu'on n'aime plus celle qu'on aimait. Car, encore une fois, lorsque vous êtes amoureux, vous aimez une femme; pouvez-vous penser à en aimer une autre ? Non. Eh bien, à quoi servent la jalousie, les reproches ? On pleure un peu et on doit se consoler comme de la mort en disant que c'est fini et que rien ne peut y remédier. Le cœur plein d'une femme, il n'y a pas de place pour l'autre mais le cœur commençant à se vider, une autre y entre peu à peu, dès qu'elle y a mis un petit doigt, l'ancienne maîtresse n'a plus rien à espérer, et doit give up all her claims. C'est plus fort que l'homme, il ne peut forcer son cœur. Je suis philosophe comme on voit. Ainsi supposons que le duc est mon mari, il m'aime, mais s'il commence à ne plus m'aimer, je ne dirai rien car c'était à moi de me faire aimer. S'il n'y pas assez des charmes avec moi pour garder son amour tant pis pour moi. Ce n'est ni ma faute ni la sienne; c'est naturel et il faut se plier devant la nature. Voilà mes idées.

Notes

In English in the original.
In English in the original.
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