Неділя, 2 липня 1876
Ах! Яка спека. Ах! Яка нудьга! Даремно я кажу «нудьга» — з такими внутрішніми ресурсами, як у мене, нудьгувати неможливо. Я не нудьгую, бо читаю, співаю, граю, малюю. Мрію. Але я тривожна й сумна. Невже ж моє бідне юне життя пройде між столовою в павільйоні і моєю кімнатою, дратівливими витівками [ді]дуся і домашніми клопотами! Через чотири місяці мені виповниться вісімнадцять! Це дуже мало, я знаю, — так, для людей тридцяти п'яти років.# Dimanche 2 juillet 1876 Ah ! quelle chaleur, Ah ! quel ennui ! J'ai tort de dire ennui, on ne peut s'ennuyer ayant des ressources en soi-même comme moi. Je ne m'ennuie pas, car je lis, je chante, je joue, je peins. Je rêve. Mais je suis inquiète et triste. Ma pauvre jeune vie va-t-elle donc se passer entre la salle à manger du pavillon et ma chambre, les agaceries de [grand-]papa et les tracasseries domestiques ! Dans quatre mois j'aurai dix huit ans ! C'est fort peu, ie le sais, oui, pour des gens de trente-cinq.
La femme vit de seize à quarante ans. J'ai déjà perdu deux années, deux des meilleures années !
Pourquoi ai-je donc étudié, tâché de savoir plus que les autres femmes, me piquant de savoir *tout*es les sciences qu'on attribue aux hommes illustres, dans leurs biographies ? J'ai des notions de tout, mais je n'ai approfondi que l'histoire et la littérature, la physique et un peu la chimie. Les autres sciences me paraissent si arides que je ne les ai abordées que pour avoir la conscience nette. Je me suis surtout occupée des anciens Grecs et Romains, j'ai tenu à suivre les différents peuples depuis leur naissance et j'ai commencé l'étude de l'histoire par la Bible, puis Hérodote, Tive-Live, Diodore de Sicile, Denys d'Halicamasse, Pline, etc., etc. Ces siècles entiers presque inconnus, ces guerres sans fin de cette Inde aux millions de peuples, m'ont toujours rendue enragée de savoir son histoire négligée, j'ai tourmenté Brunet pour des renseignements, il m'a dit ce qu'il savait pas grand chose. J'ai lu trop vite, mais la vie est longue... pour tout lire, tout ce qui est intéressant, il est vrai que quand je m'y mets je trouve tout intéressant et ça me donne une vraie fièvre...
Pourquoi donc avoir étudié, pensé ? Pourquoi le chant, l'esprit, la beauté ? Pour moisir, pour mourir de tristesse, d'isolement, d'abandon ! Ignorante, brute, je serais peut-être heureuse.
*[Pour sûr)*
Pas une âme vivante avec qui échanger une parole. Avec les miens il faut parler de robes, de cuisinier, des Sapogenikoff, de Galula ou d'Antonelli. Et d'ailleurs la famille ne suffit pas à un être de dix-sept ans, un être comme moi surtout.
J'ai envoyé la photographie à Antonelli. En voilà encore un ! Pauvre ignorant. - « Vous épouserez un homme qui ne saura rien, dit-il le jour du carnaval sur le balcon, vous lui apprendrez tout ; ce sera votre création ». Mais au moins il voit du monde et il est patriote : ça le sauve.
Quel esprit peut résister à cette vie étroite, sombre, tracassière ! On est hébété, on oublie tout ce qu'on a su puisque jamais on ne peut en parler. Et l'esprit et l'âme ? Ah ! voilà deux choses dont ont se fiche bien ici. Grand-papa est certes un homme éclairé mais vieux, mais aveugle, mais capricieux, mais agaçant avec son Triphon et ces plaintes étemelles contre le dîner. Maman a eu beaucoup d'esprit, peu d'instruction, aucun savoir-vivre, pas de tact. Et son esprit est rouillé et moisi et pourri à force de ne jamais voir personne et de ne parler que des domestiques, de ma santé et des chiens. Ma tante est un peu plus polie, elle impose même à qui la connaît peu ; ai-je jamais dit leur âge ? Maman a trente-huit ans, sans 1' maladie elle serait encore jeune et superbe. Ma tante a deux ou trois ans de moins, elle paraît l'ainée et n'est pas belle mais grande et bien faite.
Voilà, voilà, où en suis-je ? Je ne sais plus ce que je dis. Peu importe.
Alexandre se dit malade pour ne pas m'accompagner en Russie, j'y vais tout de même. Assez de vols, assez d'abus de confiance indignes. C'est bien assez de s'approprier la moitié des revenus du père, mais à cela il peut prétendre à un certain droit... bien que voler son père... Enfin. Il m'importe seulement qu'on ne me vole pas, moi. Avec ce procès, ce cher Alexandre nous tient tous dans sa griffe. Grâce à Dieu je vais m'en débarrasser.