Вівторок, 1 липня 1873
# Mardi 1er juillet 1873
Il y a plusieurs jours deja que grand-papa me parle de son testament, je ne croyais pas que c'est serieux; cependant il ferait bien, car on ne sait pas ce qui peut arriver. Hier encore il m'a prie d'etre libre aujourd'hui et d'acheter du papier. Des le matin je le fis; apres dejeuner, voyant que papa ne me demande pas, je lui dis moi-meme que je suis libre et que tout est pret.
Nous allames donc dans sa chambre et il me dicte. Il faut avouer que c'est un grand honneur pour moi. Ou a-t-on jamais fait ecrire son testament par une fille de quatorze ans ? Ca n'est donc pas une betise mais une verite que je ne suis pas comme tout le monde. Mon coeur battait un peu quand j'ai commence car c'est une chose si serieuse et importante; la destinee de tous ses enfants. Il etait lui-meme agite, je le voyais par sa voix et puis il se mit a marcher vite par la chambre. Il donne une partie de la terre, la maison avec sa bibliotheque et les tableaux (qu'il m'a donnes dix fois ainsi que la bibliotheque, mais qu'importe !) a Georges, a maman aussi une petite terre de deux cents hectares je crois et une foret adjacente a sa terre, le reste sera partage selon la loi, c'est-a-dire egalement entre tous les freres. Les filles mariees selon la loi ne recoivent rien a moins que ca soit dit dans le testament. Il a *pris des dispositions* de tout ce qu'il a acquis lui-meme, mais les terres qu'il a recues en heritage ne peuvent etre donnees par un testament, elles se partagent selon la loi. Mais papa va donner des traites a maman et de cette maniere tout s'arrange. Il y a toujours moyen de donner l'*heritage*. On trouve toujours des moyens. A ma tante il ne donne rien jusqu'a present, il dit qu'elle n'a pas besoin avec toute cette fortune que son mari lui laissa. D'ailleurs si le proces tourne contre elle, il lui donnera des traites pour trente mille roubles ainsi qu'a maman. C'est bien peu je trouve puisque la fortune s'eleve a plusieurs millions de francs.
Mais on ne doit jamais *murmurer*, je m'en repentis et puis Dieu pourra punir ceux qui ne sont jamais satisfaits.
Nous avons joue au croquet le soir, c'est presque tous les jours. Georges est chez nous, a huit heures nous l'avons reconduit a la gare et nous allames, moi, Dina et Paul manger des glaces.
A la maison, on est venu dans ma chambre, c'est-a-dire Dina et Paul, car le reste a Monaco. Nous entendimes une guitare sous la fenetre. Une serenade ! m'ecriais-je et tous trois a la terrasse. Mais helas qu'etait-ce ? C'etait le garcon de cuisine II! Il jouait au jardin pour le jardinier qui a son tour se mit a jouer du violon, mais si faux que nous avons fui. On resta dans ma chambre jusqu'a dix heures et demie, alors je fus obligee de renvoyer le monde. J'aime qu'on s'assemble chez moi, que l'on aime a venir chez moi. Cela commence un peu mais j'espere qu'avec le temps... Dans toutes les chambres il n'y a pas d'ordre, elles sont encombrees, tandis que la mienne, toujours nette, en ordre, claire, propre, coquettement arrangee, offre a la vue un agreable spectacle. Naturellement on prefere rester chez moi et puis je tiens les gens un peu pas genes, mais je ne les laisse jamais depasser une certaine barriere d'etiquette et cela plait. J'espere que dans *ma maison* ce sera la meme chose. Je ne demande pas mieux que d'avoir du monde du matin au soir. Surtout que chacun trouve du plaisir a venir.