Carnet N° 6
Mon journal
commencé le lundi 16 juin 1873, à 10 heures du soir terminé le samedi 12 juillet 1873, à 12 heures moins 7 minutes et demie
appartenant
à Mlle Marie de Baschkyrtseff [sic] promenade des Anglais, n° 51, villa d'Acqua Viva Villa Baquis, quartier de la Buffa
Понеділок, 16 червня 1873
# Lundi 16 juin 1873
Nous sommes en déménagement, c'est-à-dire presque. Tout est emballé, la villa n'est pas encore louée. On m'a envoyé chez Sacco pour finir. Je dois dire que je suis un personnage important à la maison. Rien ne se fait sans moi. Ma tante m'a dit:
- *Moussia, va chez Sacco, cela sera plus utile. Et parle, arrange.*
Jamais on ne se repose ainsi sur les enfants. Je suis donc allée. Mme Sacco, notre future maîtresse, montre une sympathie tellement grande pour moi ! Je ne sais comment la lui rendre. A chaque minute des compliments etc. etc. Elle ne consent pas et avec raison à nous donner le droit de quitter dans trois mois.
Je suis courue à la maison et j'ai persuadé de prendre pour l'année. J'ai emmené avec moi tout le monde et c'est fait. Les terrasses et le petit salon seront arrangés avec des plantes et des fleurs. Je m'en charge. Nous emmenâmes Mme Anitchkoff avec sa progéniture chez nous à dîner. Avant le dîner je suis vite allée chez Howard les prévenir qu'ils ne doivent pas venir à la villa Baquis mais dans l'Acqua Viva, car nous les avons invités à passer la journée chez nous. Ils partent mercredi. J'ai vu les garçons, les filles sorties.
I have improved dans ma manière de parler, d'inviter, je deviens mondaine et sais tenir un langage simple, à la mode, cordial et *sérieux* en même temps. J'ai juré de changer, de ne plus être grossière, d'être bonne et gentille. J'avais de la peine aujourd'hui, car maman, ne sachant pas ma résolution, me provoqua plusieurs fois, par habitude. Par exemple, lorsque je parlais tout simplement, elle me demanda pourquoi je me fâche. Je lui ai dit après que je veux changer, si on cesse d'aboyer de tous côtés.
Pendant le dîner, Walitsky en entrant demanda si nous avions vu Mme Sapogenikoff. Nous étions très surpris. Alors il expliqua qu'elle a été chez nous, qu'elle est à Nice. Après dîner je m'habillai (jupe grise, vêtement blanc, parure en or, très bien, figure pas mal).
Nous la trouvâmes au Grand Hôtel en camisole blanche. Elle me plaît mieux, simple, que chez elle en toilette et *avantageuse*. Une rencontre affatto amicale. Puis elle s'est mise à conter ses peines. Elle est très franche avec maman etc. comme avec des amies.
C'est une affaire d'argent qui l'amène ici. Elle doit et veut emprunter de l'argent, mais ayant trouvé Derwies parti elle est très ennuyée. Il paraît qu'elle a fait des dettes et veut s'arranger de manière à ne pas les avouer au mari. C'est un drôle de ménage. Madame demeure à Genève avec les enfants et M. Yourkoff, un *ami* qui ne les quitte jamais, c'est comme une seule famille. Le mari vient la voir deux fois par an. Les deux époux conservent les meilleures relations et même quand l'un sort en ville, ils s'embrassent. C'est très bien sans doute, mais... ce monsieur, leur ami, ça n'est pas clair. Voulant faire des confidences que nous ne devions pas entendre, elle, ou plutôt maman, nous envoya nous promener dans le corridor. Je m'ennuyais et pour me distraire, j'ai mis dans une bottine, deux sous, et une note acquittée, ces bottines étaient près d'une porte. Je voudrais savoir ce qu'on en pensera.
Nous rentrâmes dans la chambre, et maman nous dit d'aller à la maison car Mme Sapogenikoff avait des choses horribles à dire. D'abord je voulus rendre à Mme de Mouzay sa serviette. J'ai frappé longtemps à la porte lorsque vint Mme de Mouzay, elle s'était levée du lit. Oh ! qu'elle était drôle ! Si petite, ronde comme une pomme. Je fis mille excuses, sa fille était sortie promener les chiens. Je m'en allais quand elle rentrait. Je suis restée encore une minute ou deux. A la maison. Maman etc. ne sont pas encore rentrés, il est presque onze heures.
Tous les ennuis de Mme Sapogenikoff sont causés par une espèce de Tolstoy qu'elle a à Genève, Mme Richard. Cette vilaine envoya des lettres anonymes à tous les fournisseurs qu'on ne leur payera pas. Mme Sapogenikoff était obligée d'engager ses diamants. Et maintenant on la menace de ne pas rendre ces diamants. Elle court pour de l'argent.