Понеділок, 3 березня 1873
Lundi 3 mars 1873
Beau temps très beau.
Le matin maman m'a dit qu'elle a vu Boreel à Monaco, ma tante a ajouté *avec des cocottes, répugnant* etc., maman m'a dit ce qui suit:
- *11 se conduit tellement mal, je voulais lui faire des remarques, je ne l'ai pas vu avec des cocottes mais il me salua et me parla, je lui ai dit que je l'avais vu danser beaucoup avec une dame russe brune, petite (Mme Shilovsky) il a rougi*.
Puis on m'a dit que quand maman lui a parlé de Mme Shilovsky, il a rougi et il s'est levé de la table d'hôte et est allé se mettre à part, mais ça n'était pas à cause de ces paroles, ce serait trop malhonnête. C'est parce que le dîner était mauvais, il faut croire.
Aujourd'hui c'est notre jour de réception, comme je suis contente, tout le monde qui le savait était venu, il y avait assez de monde, entre autres Mme Markevitch qui reste dîner. A la promenade, d'abord en voiture (robe noire soie et velours, chapeau rose) nous menâmes Richaud à la buanderie puis à pied, beaucoup de monde. Mais Boreel n'y était pas. Géné-ralement je m'ennuie quand je ne vois pas mon... Comment dirais-je ? Celui que je remarque plus que les autres. [Rayé : Ah ! ça me rend si triste, si triste je ne croyais pas que je l'aimais tant. Je suis comme morte de ne pas l'avoir vu].
Hier j'ai demandé à l'oracle s'il pense à moi: Réponse "Oui, quand il te voit". Très vrai et très triste. Oh ! misérable, avec des cocottes à Monaco, s'encanailler de la sorte, je ne l'en croyais pas capable I Moi qui le prenais pour un modèle. C'était cela qui pouvait me le faire aimer, qu'il est bon, comme il faut, aimable, qu'il aime sa famille, qu'il se conduit bien, qu'il ne se traîne pas à Monaco avec des cocottes, mais quand il y va, alors **avec dignité* * d'une manière distinguée, et maintenant [Rayé: qu'est-ce qui peut me le faire aimer ?] quel mérite a-t-il ? Sa figure, c'est bien peu de chose, on ne peut pas aimer pour la figure seulement, certes la figure fait beaucoup, mais quand il n'y a rien de plus !.... C'était tout à fait mon caractère ! Il aime le monde, il est coquet, il aime voir et se montrer, enfin il aime tout ce que j'aime.
Oh ! mon Dieu, quel mauvais génie a pu le changer en un jour ! Il aime peut-être et sans espoir, mais l'amour doit rendre meilleur; oui l'amour heureux, mais l'amour sans espoir ! Oh ! je crois que c'est cela. Non, non, il est tout simplement entraîné, comme le sont bien des jeunes gens par cet abîme affreux ! Monaco ! Oh quel endroit maudit ! Combien de malheurs il a fait.
Quel élan, mon Dieu !
Quelle peste ! Oh ! fuyez-le, tout le monde ! mère, femme, sœur, fuyez-le, emmenez vos fils, vos frères de là, où ils sont perdus. Boreel commence, pauvre ! Le duc de Hamilton a aussi commencé, et il continue, tandis qu'il pouvait vivre heureux, vivre et être utile à quelque chose, à la société américaine.
Il vit avec des mauvais hommes et des mauvaises femmes ! Une femme qui le ruine ! Mais lui il peut le faire jusqu'à ce qu'il ait quelque chose, et avant il était immensément riche. Mais Boreel n'est pas riche ! pauvre, pauvre, pauvre enfant, ça n'est plus l'amour, c'est la charité chrétienne qui parle, je le plains de tout mon cœur. [Rayé: vraiment j'en suis presque malade.]
Walitsky a dit que Mlle Collignon est malade comme *Koukoueff* qui vient de mourir, qu'elle peut vivre cinq ans, et qu'elle peut mourir en trois semaines. Que de malheurs à la fois !
Pas assez bête pour être ruiné, c'était des idées d'enfant. On me l'avait dit, j'ai répété. Voilà tout.
Je croyais le duc presque ruiné. On m'avait assurée que c'est vrai.
Même si j'épouse Boreel, quelle vie sera la mienne, rester toute seule, c'est-à-dire entourée d'hommes banals qui voudront me faire la cour, donner des fêtes, si encore j'en avais les moyens, et me laisser emporter par le tourbillon des plaisirs ! Tout cela est à quoi je rêve et ce que je désire mais avec l'homme que j'aime à côté de moi m'aimant aussi. Alors les compliments de ces hommes bêtes et stupides me paraîtront amusants, et tous les plaisirs, le paradis ! Oui ! Mais sans lui ! Et être enviée encore par bien des personnes: qu'elle est heureuse, le mari à part, elle à part, voilà une femme heureuse !
Ce serait très amusant.
Mais pour moi, savoir, au milieu de chaque amusement, qu'à ce moment peut-être, il pince une cocotte ! Oh î c'est abominable, je pleure, je ne dis pas qu'il fera cela la première année du mariage, pas même la seconde, mais après !!
C'est trop nu ce que je dis là.
Etant habitué à mener une vie dissipée étant garçon, il la continuera étant marié, le premier temps la nouveauté le distraira ! mais plus tard !
Mon Dieu, qui disait que c'est la petite Marie, une fille de quatorze ans à peine qui sent tout cela ! Mais qu'est-ce que je dis, quelles tristes pensées. Je ne le connais même pas, et je me marie déjà à lui. Comme je suis bête. Il ne voudra peut-être pas de moi !
C'est trop salement moral.
Par exemple ! Oh ! mais je me mets plus haute que lui. C'est à lui de me rechercher et non à moi. Je serai fière, dure, insensible. Mais à quoi sert cela, est-ce qu'il m'aime !
Peut-être il est ces jours à Monaco, comme cela il veut se rattraper et moi qui l'aime en vain ! Oh ! comme je suis méchante ! Mais lui avec des cocottes c'est ce que je ne puis croire. Je le croyais au-dessus de tout cela ! Vraiment je suis bien fâchée de tout cela.
Je suis plus calme maintenant, cela se voit par mon écriture. Le jet spontané d'indignation s'est un peu calmé, c'est en écrivant. C'est calmant d'écrire, ou de communiquer ses idées à quelqu'un.
Tout cela irait bien pour un autre et pas pour cet animal.
Il n'en vaut pas la peine. Je ne l'épouserai jamais, s'il me le demande à genoux. Je serai - oh I j'oublie le mot ! - je serai [Rayé; insensible] ferme, non, ce n'est pas le mot, mais je me comprends.
Cependant s'il m'aime bien, beaucoup, s'il ne peut vivre sans moi... Vaines paroles. Ne nous laissons pas toucher ! Je ne veux pas être faible. Je suis ferme. Je veux être résolue. Je veux le duc de Hamilton. Je l'aime, au moins, celui-la, sa vie dissipée peut lui être pardonnée. Mais à l'autre, non !
En écrivant "duc" j'étais interrompue par un bruit, je croyais qu'on va me surprendre car si même on ne verrait pas ce que j'écris, je rougirais tout de même.
On voit, ma chère, que Boreel n'est pas aussi fiché que tu le crois.
Je vais dîner, à dîner nous avions Mme Markevitch et Daniloff. Puis on est allé au Théâtre Français, "Héloïse et Abélard", moi, maman, ma tante, Dina et Markevitch. Tout ce que j'ai senti avant me semble une bêtise maintenant et cependant ce que j'ai écrit est bien ce que j'ai éprouvé. Je suis calme maintenant. Plus tard, je lirai ce que j'éprouvais maintenant, cela me rappellera le temps passé.
Mais on l'était, misérable, même alors à côté du duc de Hamilton I
*Sonia* joue au piano des airs petits-russiens et cela m'a rappelé *Tcherniakovka*, et je suis toute transportée et quels souvenirs je puis avoir de là, si ce n'est de la pauvre *Baba* Les larmes me viennent aux yeux; elles sont dans les yeux et vont couler à l'instant; elles coulent déjà, et je suis heureuse, pauvre Baba, comme je suis malheureuse de ne t'avoir plus ici ! comme tu m'aimais et moi aussi, mais j'étais un peu trop petite pour t'aimer comme tu le méritais ! Comme je me livre à ma fantaisie et je l'écoutais, j'écrirais encore, mais je finis.
Je suis tout émue de ces souvenirs, quelle sera mon émotion quand je lirai ce qui est ici, quoique le souvenir de Baba mérite plus, mais c'est tout à fait un autre sentiment; c'est un souvenir respectueux, sacré et aimé, mais il n'est pas vivant, il est douloureux et joyeux en même temps. L'autre sera un souvenir charmant, vif, gai.
Je relis et mon sentiment est que Boreel est une petite plaisanterie, maladroite même car il n'est pas gentilhomme, tandis que l'autre souvenir est aussi vivant aujourd'hui qu'il y a un an.
Oh ! mon Dieu, donne-moi du bonheur dans la vie et je serai reconnaissante ! Mais, que dis-je ? Il me semble que je suis dans ce monde pour le bonheur ! Faites-moi heureuse, oh ! mon Dieu !
Sophie joue toujours, les sons arrivent vers moi que *par intervalles* et ils me pénètrent l'âme ! Je n'apprends pas les leçons pour demain, c'est la fête de Sophie. Oh ! mon Dieu, donne-moi le duc de Hamilton et je l'aimerai, je le rendrai heureux; je serai heureuse, moi aussi, je ferai du bien aux pauvres. C'est un péché que de croire qu'on peut acheter les grâces de Dieu avec les bonnes œuvres ! mais je ne sais comment m'exprimer !
Ce que j'ai écrit par rapport à Boreel, toutes ces impressions, je ne les comprendrais même pas maintenant, et surtout dans quelques temps. Mais elles sont bien ce que j'ai senti et elles sont bien vives.
Je cesse par force, je suis dans une humeur aujourd'hui à vouloir toujours écrire.